L'apparition de Cromec

CHAPITRE 1

De surprise, Magalie lâcha la poignée de porte qu’elle venait de saisir pour sortir de chez elle. Elle fit un pas en arrière, le regard rivé sur le trou de serrure par lequel venait d’apparaître une sorte de bulle rouge sang de la taille d’un gros pois. Elle recula encore tandis que la chose gonflait sa présence comme si quelqu’un, de l’autre côté, s’amusait à souffler un chewing-gum au travers de l’orifice.

Mais la chose ne cessait de grossir et rapidement elle commença à dégouliner vers le sol, entraînée par sa propre masse. La surprise de Magalie se transforma progressivement, cédant à une peur qui la cloua d’abord sur place, fascinée par cette chose caoutchouteuse qui lui semblait vivante et animée de mouvements internes qui créaient des lignes plus sombres dans sa masse.

Lorsque la base de la chose atteignit le sol et commença à couler dans sa direction, la peur de Magalie devint panique et elle fit un nouveau bond en arrière, lâchant la valise qu’elle tenait à la main et rejetant son sac qu’elle portait suspendu à l’épaule. Elle heurta violemment le mur opposé à la porte par laquelle elle envisageait, quelques secondes auparavant, de quitter la maison.

Son crâne lui fit horriblement mal en prenant contact avec l’un des objets accrochés à la panoplie d’épées de collection, dada de son père, qui ornait le mur. Instinctivement elle porta ses mains vers le point de choc et si la gauche en revint tachée d’un peu de sang, la droite, elle, s’immobilisa inconsciemment sur la poignée de l’arme qui l’avait blessée.

Sous l’œil hagard de la jeune femme la chose n’en finissait pas de sortir du minuscule orifice et de prospérer sur le carrelage immaculé en un conglomérat hideux de plus en plus animé à mesure qu’il s’étalait sur le sol tout en collant encore à la porte. C’était maintenant comme un mince matelas pneumatique encore informe dans lequel le même souffleur invisible se serait acharné à insuffler de l’air pour lui donner de la vie.

Car à l’évidence et malgré sa terreur, Magalie ne pouvait que constater cette vie qui pulsait comme un cœur occupant toute la chose à laquelle son esprit maltraité essayait de donner une raison de ne pas être une hallucination.

Lorsque ladite chose atteignit la pointe de ses chaussures Magalie ne put retenir le hurlement de détresse qu’elle sentait monter en elle depuis le premier instant. Ce cri sauvage, démesuré, incontrôlable, la libéra brusquement de la paralysie qui lui interdisait tout nouveau mouvement. Sa main, accrochée à la poignée de l’épée, arracha brutalement l’arme de son support et l’abattit sans ménagement.

Magalie voulait se convaincre que l’épée allait couper l’intrus en morceaux, mais il n’en fut rien. L’acier s’enfonça dans la masse caoutchouteuse et rebondit sans y avoir causé le moindre dommage. Acculée au mur, elle frappa, frappa encore, du tranchant, du plat, de la pointe, sans plus de résultat. La chose, que l’action violente de la jeune femme n’avait en rien perturbée, en avait profité pour envelopper ses chaussures. Par réflexe, Magalie extirpa son pied droit du soulier alors que le cuir disparaissait déjà à sa vue et le posa hors d’atteinte du prédateur. Lorsqu’elle voulut en faire autant avec le pied gauche, il était trop tard. La chose avait enrobé sa cheville et le mouvement pour s’extraire ne fit que soulever la masse de l’agresseur. Toujours hurlant et toujours frappant de l’épée, elle recula en tirant sur son pied, traînant avec elle le monstre que ce déplacement arracha au trou de serrure avec une sorte de claquement joyeux.

Magalie ayant ainsi contribué à lui rendre toute son autonomie, la chose accéléra aussitôt sa prise de possession en lançant une attaque fulgurante vers le pied encore libre. Ainsi retenue la jeune femme bascula en arrière avec un cri qui s’éteignit brutalement au contact de son crâne avec le carrelage.

Inconsciente, Magalie n’assista ni au changement d’aspect du monstre qui s’étala quasi instantanément en une masse englobant l’ensemble du corps de sa victime, ni à l’invasion dont elle fut ensuite l’objet.

Apparemment satisfait du résultat de son action l’être caoutchouteux cessa de pulser et perdit de son ampleur pour dessiner sous lui la forme précise du corps de Magalie avec une jambe partiellement repliée et les bras en croix en raison de la brutalité de la chute. Puis, après quelques instants d’immobilité, la masse sombre et visqueuse commença à perdre de sa couleur, passant du rouge sang au rouge pâle tandis qu’elle s’effaçait progressivement dans sa partie inférieure et que le bas du corps de la jeune femme réapparaissait petit à petit. Les pieds puis les chevilles, les molets, libérés à mesure que l’être monstrueux s’étiolait, étaient mis à nus. Il n’y avait plus trace des chaussures, pas plus de celle dans laquelle Magalie avait été emprisonnée, que de celle dont elle s’était extirpée et pas traces non plus du blue-jean puis de la petite culotte quand, après les cuisses, ce fut au tour de l’entrejambe de faire son apparition pour un involontaire striptease. Après le passage de l’envahisseur il ne restait rien de ce qui avait habillé jusque-là le bas du corps et le sexe de Magalie. Rendu accessible à la vue par la jambe repliée, ce doux réceptacle d’amour offrait ses lèvres secrètes, rosées et charnues, légèrement entrouvertes comme dans l’attente impatiente d’un baiser. Lorsque ce fut au tour des seins d’être dégagés de l’empreinte du monstre, ils étaient dressés avec arrogance vers le ciel, dans l’aspect qu’ils auraient eu s’ils avaient été sollicités, tétons durcis, et plus traces, non plus, de soutien gorge. Quand à la chose, elle n’était quasiment plus visible et finit de disparaître en libérant le visage et le reste de la tête, chevelure chatoyante largement étalée.

En réalité cet être monstrueux et effrayant était entré dans l’organisme de sa victime en utilisant les pores de la peau après avoir purement et simplement dissous les vêtements et surtout sans traces visibles de sévices.

Toute cette opération n’avait demandé que quelques minutes et lorsque la jeune femme reprit conscience ladite chose n’était plus là. Magalie jeta autour d’elle des regards affolés et se calma progressivement avec la sensation première d’avoir fait un cauchemar. Elle ne prit même pas conscience de la disparition de ses habits.

Son crâne était douloureux et l’épée traînait au sol au milieu de l’entrée, mais l’objet de sa frayeur semblait s’être volatilisé alors elle s’assit à même le carrelage le temps de permettre à son cœur de se calmer puis se leva, toujours passablement sonnée. L’arrière de son crâne la faisant souffrir, elle se dirigea en titubant vers la salle de bains, s’empara du gant de toilette encore humide et froissé de sa dernière toilette, le passa sous le robinet et l’appliqua sur la plaie. Soulagée par le contact de l’eau froide elle se regarda dans la glace. Sa vision était trouble, brouillée, comme dédoublée. Dans le miroir, elle était double. L’une parfaitement nette, l’autre transparente, légèrement décalée. Des pensées affluaient et se bousculaient sans ordre dans sa tête tandis qu’elle se contemplait :

– Mon Dieu, mais je vois double ! Que m’est-il arrivé ? Qu’est-ce que je fais toute nue ? Où sont passés mes vêtements ? Et ma poitrine ? On dirait que je bande ! C’était quoi cette horrible chose rouge qui dégoulinait de la serrure ? Je deviens cinglée ! Si cette vision dédoublée persiste, il va falloir que j’aille consulter un médecin. J’ai peut-être un traumatisme crânien !

– Nous allons remédier à ça, ne t’inquiète pas.

– Ça y est, voilà que je réponds à mes questions ! Ah ! Ça s’arrange ! Mon image est redevenue nette. J’ai bien cru que je perdais vraiment la boule !

Magalie, qui se regardait toujours dans la glace, retrouva une vision normale sans transition et se sentit soulagée au point de se faire un pauvre sourire.

– Je suis doué, tu ne trouves pas ?

– Eh ! C’est quoi, ça !

– Ça, C’est moi, Cromec.

– Qui ? Quoi ? Alors ce n’était pas un cauchemar et je suis vraiment cinglée !

– Eh non ! Tu es tout à fait saine d’esprit et la chose, comme tu dis, c’est moi. Je m’appelle Cromec.

Magalie pivota sur elle-même, parcourant du regard le faible espace de la salle de bains, éclaboussé de lumière. Elle se sentit à nouveau submergée par une vague de panique et son cœur devint douloureux au point qu’elle dut s’agripper au lavabo. La vision d’horreur de cette chose coulant du trou de la serrure et se dirigeant vers elle refit surface avec une netteté telle qu’elle se retrouva dans la situation précédente : hurlante et paralysée.

De longues minutes lui furent nécessaires pour retrouver un semblant de calme. Les battements de son cœur descendirent d’un cran tandis que son regard scrutait toujours l’espace autour d’elle.

– Je suis folle à lier ! J’ai dû me cogner vraiment fort et c’est la raison de ces horreurs !

– Rassure-toi, Magalie, je te confirme que tu es toujours en parfaite santé. C’est même en raison de cette bonne santé et du programme que tu as concocté pour les jours à venir que tu as été choisie. Tu n’as rien à craindre de moi, tu es mon hôtesse et j’ai absolument besoin que tu restes saine de corps et d’esprit. Accepte ma présence et tout ira bien. Ta plaie s’est refermée.

– Accepte ma présence ! Quelle présence ? Qui es-tu ? Où es-tu ?

– Je te l’ai dit, je suis Cromec et je suis à l’intérieur de toi. En fait, je suis un autre toi. Je suis ce double que tu as d’abord vu parce que je n’étais pas encore assez bien intégré. Maintenant c’est fait et personne ne pourra se rendre compte que tu n’es plus seule.

– Les autres peut-être, mais moi je saurai que je suis réellement bonne pour l’asile ! D’ailleurs ce n’est pas possible ! Si tu étais en moi je serais plus grosse, plus lourde. Cette chose qui est entrée par le trou de la serrure avait un volume, un poids !

– Ce n’était que l’apparence matérielle par laquelle nous sommes parfois contraints de passer lorsque nous nous déplaçons à la surface de la planète. Cette idée de passer par le trou de la serrure a été une erreur. Il faudra trouver autre chose à l’avenir. Tu ne te serais rendu compte de rien si ton lit avait été appuyé au mur de ta chambre car j’aurais alors pu me laisser glisser jusqu’à ton corps et m’intégrer pendant ton sommeil. Ce qui est fait est fait. En toi, je ne suis que ton double énergétique, invisible, impalpable.

– Attends ! Attends ! Tu veux dire que tu aurais très bien pu t’emparer de mon corps sans que je le sache et sans jamais te manifester ?

– Bien sûr, mais quel intérêt alors pour ce que j’espère tirer de notre union ? En attendant, et pour mieux illustrer mon propos, dis-toi que tu possèdes une aura supplémentaire qui ne déborde pas de ton corps.

– Si tu crois que cela facilite la compréhension des choses ! Déjà que j’ai des difficultés à accepter cette idée d’aura qui flotte de plus en plus dans l’air du temps !

– Tu as tort. Vous autres humains n’êtes capables de voir que ce que vos yeux vous montrent et ce n’est pourtant qu’une infime partie du Grand Tout. Ma présence pourrait bien donner plus d’intérêt à ta vie de femme, à l’amour, au sexe.

– Il est vrai qu’une aura de plus ou de moins ne devrait rien changer à l’affaire. Sauf pour moi ! Que devient mon intégrité physique et intellectuelle ?

– Pour ton intégrité c’est mal parti, c’est vrai, mais tu ne perdras pas au change.

– C’est une histoire de fou ! J’ai pourtant l’impression d’être toujours lucide ! Pourquoi est-ce que je ne me révolte pas ? Pourquoi est-ce que cette situation ne me met pas au désespoir ?

– Parce que je suis là, jusque dans ton cerveau. Parce que je suis aussi toi et qu’étant toi et calme, tu l’es aussi, fatalement. Comme je n’ai pas de raison de ne pas m’admettre, tu ne peux qu’abonder dans mon sens.

– Si tu crois que ça arrange tout !

– Depuis que je suis en toi, nous avons les mêmes pensées, les mêmes idées, les mêmes besoins. Je suis devenu ton clone parfait, mais un clone de pure énergie et qui occupe le même espace que toi.

– Alors c’est ta propre personnalité qui a abdiqué ?

– Pas du tout ! Je suis toi sans cesser d’être moi. C’est le gros avantage d’être fait d’énergie. Je ne suis pas limité par les quelques lobes d’un cerveau humain qui périclite au fil du temps, même si c’est par lui que nous sommes unis.

– Alors ?

Alors, si je suis devenu toi, tu es devenue moi, avec aussi mes capacités.

– Et comme elles sont très supérieures à celles des humains, si j’ai bien compris…

– Ta ! ta ! ta ! Ne te raconte pas trop d’histoires sur les merveilles désormais à ta portée ! Il n’est pas question de faire de toi un être supérieur comme ma présence pourrait te donner à faussement l’imaginer. C’est moi qui suis là pour évoluer, pas toi. Je suis venu goûter à l’existence des humains, vivre ce qu’ils vivent, plus particulièrement dans le plaisir sexuel, goûter à l’extase qui s’empare de vos corps quand vous pratiquez le coït. Pour toi cela se concrétisera seulement par une sorte de sublimation, de dépassement par rapport à ta manière habituelle de ressentir les choses.

– Je ressentirai cette … sublimation ?

Oh oui ! Et ça ne devrait pas être désagréable.

– C’est étrange, j’ai en moi un mélange d’appréhension et de jubilation. Je suppose que l’appréhension c’est Magalie et que la jubilation a pour nom Cromec ?

– Exact. Cependant ne crains pas d’avoir à faire des choses en contradiction avec tes aspirations profondes. Je ne changerai rien au déroulement de ton existence. Elle va se poursuivre dans le chemin que ton destin s’est tracé avec juste plus de piment, de force, dans son accomplissement. En tout cas je l’espère. Je suis là pour déguster ta vie amoureuse au travers de cette fente jubilatoire à laquelle vous donnez une multitude de surnoms, et c’est tout.

– Déguster ma vie amoureuse au travers de ma fente ! Qu’est-ce que ça veut dire vraiment ? C’est à ça que tu faisais allusion lorsque tu as parlé de l’intérêt de ce que tu espérais tirer de notre union ?

– C’est ça, mais rassure-toi. Je ne te veux pas de mal. Les sages qui dirigent mon peuple ont estimé que j’étais assez mûr désormais pour entrer en contact avec ce que nous considérons comme le monde extérieur, via ton corps, en l’occurrence.

– Pourquoi via mon corps ? Tu ne pouvais pas te contenter de me regarder vivre sans pour autant jouer les squatters ?

– Ce serait possible et mes frères se sont toujours limités à cette manière de procéder, mais je suis de ceux qui préfèrent coller au plus près, comme vous dites parfois. Pour confirmer ce que tu as déjà compris, ce qui m’intéresse le plus, actuellement chez les humains, c’est l’amour. Comment vous le faites, pourquoi, où, quand, bien que nous ayons déjà un aperçu assez précis sur ces différents points. Alors ma quête c’est surtout de répondre à qu’est-ce que vous ressentez en le pratiquant, qu’est-ce qui fait que vous choisissez tel partenaire plutôt que tel autre, etc. Chez nous l’amour n’existe pas. Tout le monde en parle, mais bien peu des nôtres savent de quoi il retourne vraiment parce qu’ils se sont, par la force des choses, toujours contentés de vous regarder faire.

– Tu veux dire que vous nous regardez tout le temps, que vous êtes là, présents et invisibles aussi lorsque nous faisons l’amour ?

– C’est ça.

– Mais c’est dégueulasse ! Vous n’avez pas le droit !

– Vous n’en savez rien.

– Moi je le sais, maintenant. Je ne vais même plus oser me déshabiller ou me toucher, ou me masturber en sachant que des yeux me surveillent.

– Des yeux, non, nous sommes des êtres de pure énergie, je te le répète, sans organes des sens semblables aux vôtres. Nous sommes partout dans la masse solide de la planète et de ce fait dans tout ce qui est consistant et en contact avec elle. Mais de toute façon vous n’êtes jamais seuls, où que vous soyez. Tu n’as pas idée du nombre d’entités qui sont présentes autour de toi en permanence et qui assistent à chacun de tes gestes y compris, évidemment, à tes masturbations.

– Je n’avais jamais vu le monde de cette façon, c’est terriblement déroutant !

– Mais non ! La vie est faite de cette coexistence depuis toujours et elle est connue de votre subconscient. Cela dit, tu t’apprêtais à sortir et à prendre un train qui doit te conduire vers un homme que tu as choisi.

– Il n’en est plus question ! Jérôme attendra. Je ne peux vraiment pas le rejoindre avec toi incrusté jusque dans mes pensées les plus intimes. D’ailleurs il est trop tard.

– Je te rappelle que je suis toi avec un seul et même cerveau et que nous avons les mêmes pensées, les mêmes idées, les mêmes désirs et qu’il en sera ainsi aussi longtemps que je serai dans ton corps. Alors il est tout à fait inutile de chercher à me mener en bateau. Je connais ton programme par le menu et je peux te le résumer ce qui nous permettra d’y voir bien clair. Tout d’abord il s’agit de quitter cette maison dès ce soir et sans attendre le retour de voyage de tes parents qui ne cessent d’argumenter pour te faire changer d’avis car ils sont de la vieille école, comme tu dis. Ton projet les choque. Ensuite tu as prévu de passer la nuit dans un hôtel proche de la gare pour être sur place afin de sauter dans le premier train du matin en direction d’une ville appelée Toulouse où tu dois prendre une correspondance pour Marseille dans le but de rejoindre un certain Jérôme dont tu envisages, dans un premier temps, de partager pendant quelques mois l’existence et la capacité de baise. Tout cela pour vérifier que vos corps s’accordent à vos sentiments et son pénis à ton vagin, ou sa queue à ta chatte, au choix, sur la durée, les termes utilisés pouvant varier selon le moment et l’état d’esprit dans lequel tu exprimes l’action, ce qui revient à dire que tu tiens à l’essayer sur une durée suffisante pour être certaine de grimper régulièrement aux rideaux dans ses bras. Dans le cas contraire, tu retourneras au domicile paternel. Pas de septième ciel, pas de mariage.