Le monde selon Edéna : le continent Muu et ses habitants, Statues de l'Île de Pâques...

CHAPITRE 10

Se laisser porter par le vent est une expérience qui ne manque pas de charme. C’est même un plaisir rare et je m’y adonne en frôlant les vagues qui viennent lécher mon corps astral, léger comme une feuille morte.

Notre visite du grand Sphinx m’a laissé comme un goût d’inachevé. Je suppose que nous ne devions pas en savoir plus sur les secrets qu’il recèle dans ses entrailles et que c’est la raison pour laquelle nous avons été projetés encore plus loin dans le passé.

Autour de moi le Pacifique ondule à perte de vue et je songe au temps où il y avait ici de la terre ferme. Un peuple y avait vécu pendant un million d’années avant d’être détruit par une nation beaucoup plus jeune. Comment cela avait-il été possible ? La puissance accumulée par Muu sur une telle durée n’aurait-elle pas dû la mettre à l’abri de toute agression ?

J’en suis là de mes réflexions lorsque je ressens ce brusque et violent vertige que j’identifie sans peine. Aussitôt après je me retrouve dans une immense salle ronde au plafond en forme de dôme. Une petite cathédrale moderne doucement mais entièrement éclairée, sans qu’il soit possible de découvrir la source de cette luminosité. La voûte elle-même est comme transpercée par une lumière solaire blafarde filtrée par l’océan, bien que je comprenne d’instinct que ce n’est pas possible puisque je sais me trouver au plus profond du Pacifique. Tout le pourtour de la salle n’est qu’une immense console couverte de cadrans et d’écrans à l’évidence inertes malgré la présence de quelques veilleuses. Quatre ouvertures, également réparties, paraissent être d’énormes entrées de couloirs. Mais c’est au centre de cette structure que se situe la chose la plus extravagante qu’il m’ait été donné de voir ! Huit énormes cristaux, disposés en deux rangées de quatre, forment un rectangle. Ils luisent faiblement comme animés d’une vie propre. Ils sont parfaitement identiques et à la taille du contenant. À même le sol et espacés d’environ trois mètres, ce sont des colonnes de plus de quatre mètres de haut, posées sur leur base d’un mètre de diamètre. Chacun d’eux est surmonté d’un cône tronqué. Leur cristal est d’une pureté et d’une transparence telles que j’ai comme l’impression d’être en présence de huit pylônes d’eau figée. À gauche du dispositif, un siège avec un haut dossier fait face au petit côté de cet incroyable rectangle. Un très grand casque muni de deux courtes antennes attend entre les accoudoirs.

Les premiers instants de stupeur passés, j’en viens à me demander à quoi pouvaient bien servir ces monstres de cristal manifestement au repos.

Une vision s’impose immédiatement et j’assiste, l’espace de quelques instants, à une scène qui se déroule en accéléré. Un personnage avec une tête surdéveloppée s’installe dans le fauteuil après s’être coiffé du casque. Ensuite il fixe les cristaux qui s’illuminent de l’intérieur tandis que se matérialise entre les deux premiers et les antennes du casque une sorte de faisceau d’ondes. Bientôt, et de proche en proche, d’autres faisceaux couvrent tout le dispositif. L’intensité lumineuse jaillie du cœur des cristaux s’accroît en montant vers les cônes. De la partie tronquée de ceux-ci jaillissent finalement huit langues d’énergie en direction d’un appareil descendu de la voûte. De cet engin, c’est un faisceau unique qui file à son tour vers un mécanisme qui le réceptionne dans une sorte d’œil géant grand ouvert. Immédiatement la totalité de l’appareillage complexe de la salle entre en activité pour convertir l’énergie produite selon un usage déterminé par la quantité, la taille et la disposition des cristaux.

Ma vision cesse à ce moment-là et je sais que le dispositif, mis en action par l’individu à la grosse tête, gère un système de protection du continent Muu.

Comme rien ne se passe plus, je me dirige vers le couloir qui s’ouvre derrière le fauteuil. Il n’est pas éclairé, mais c’est sans importance pour mon corps astral. Je débouche bientôt dans un endroit à peu près identique au premier, mais de plus faibles dimensions et dont les cristaux, qui ne sont plus que quatre, sont disposés en carré et ont une taille réduite de moitié avec une base diminuée dans la même proportion. Le siège est toujours placé à gauche. L’appareillage est plus restreint. Ici sont commandés certains dispositifs en rapport avec la maîtrise des eaux.

Le couloir suivant me conduit dans une salle encore plus petite, mais qui n’en reste pas moins imposante. Cette fois les cristaux ne sont plus que trois et forment un triangle. Ils sont presque aussi grands que les précédents et l’énergie qu’ils transmettent met en œuvre un dispositif de traitement de l’oxygène, et de l’air en général, destiné à compenser les méfaits de l’activité humaine, de la pollution.

J’emprunte un nouveau tunnel. L’endroit dans lequel j’aboutis est différent des trois déjà visités. Il est plus vaste et sa paroi circulaire est plus fournie en tableaux et écrans. En son centre, je retrouve la disposition rectangulaire avec des cristaux à nouveaux monstrueux au nombre de six et d’une taille à peu près équivalente à ceux du système de protection. Depuis cette salle, les habitants de Muu géraient, sous forme de faisceaux, l’énergie nécessaire à tous leurs déplacements, qu’ils soient aériens, maritimes ou terrestres.

Jusqu’à présent tout s’est déroulé dans la plus parfaite sérénité, malgré le fait que je ne sois qu’une souris dans une succession de cathédrales, mais il n’en va pas de même avec le couloir dans lequel je m’engage maintenant ! Une sensation de malaise me prend à la gorge dès l’entrée dans le tunnel et ne cesse d’augmenter à mesure que je progresse. La salle dans laquelle je débouche est plus vaste que la plus vaste et ses appareillages encore plus nombreux. Quant aux cristaux, ils sont immenses et au nombre de dix. Ils mesurent plus de cinq mètres de haut avec le cône tronqué qui les domine. Mon malaise émane directement de ces colosses de verre. Ils ont beau avoir l’air inoffensif, ils n’en sont pas moins terriblement maléfiques et je sais pourquoi : leur raison d’être c’est de détruire ! C’est de cette salle, distincte de celle chargée de la défense de Muu, que doit partir une éventuelle agression contre un point quelconque de la planète ou du système solaire. Cette salle est une arme monstrueuse ! L’hostilité latente qui réside dans ces êtres de cristal, dont l’aspect ne diffère pourtant des précédents que par la taille, me tient à distance respectueuse malgré le fait qu’ils soient inactivés.

Aussi soudainement et avec le même étourdissement qu’à l’aller, je suis refoulé et je reprends ma position au-dessus des vagues.

Mon imagination commencerait-elle à me jouer des tours ? Je décide de rentrer et pour cela je visualise mon enveloppe charnelle restée sur Edéna.

Jean-Marc écoute mon récit avec attention avant d’en déduire que je viens de faire une incursion dans le passé de Muu :

– Je n’ai pas connaissance de cet endroit, mais je peux t’affirmer sans risque que tu as visité l’un des moteurs qui faisaient fonctionner les grandes civilisations de jadis. Tu t’interrogeais sur la destruction d’un continent et la réponse t’a été fournie. C’est par le pouvoir de cristaux identiques à ceux que tu viens de découvrir que les Atlantes ont éliminé leur vieux voisin. Les habitants de Muu disposaient aussi de ce moyen, comme tu viens de le constater, mais ils ne l’ont pas utilisé, ni leur système de défense ou n’en ont pas eu le temps.

– Tu n’as pas idée du malaise qui m’a envahi dans la dernière salle ! Ces cristaux sont totalement maléfiques et pourtant ils ne sont pas en activité ! Comment est-il possible que l’endroit soit toujours en état de fonctionner après tout ce temps ?

– Autre question : comment tout cela a-t-il résisté à l’océan ? Muu est au fond du Pacifique et la pression y est phénoménale !

– Le dispositif, malgré sa taille considérable, est certainement sous quelque fantastique barrière protectrice hors de portée de notre entendement. Elle devait déjà abriter l’endroit lorsqu’il se trouvait en surface. L’usine, si l’on peut lui donner ce nom, s’est enfoncée avec le continent, mais elle est restée intacte malgré l’attaque et le cataclysme, probablement grâce à cette protection.

– Tu as pu te faire une idée de l’ampleur de l’édifice ?

– Pas avec précision, mais chaque couloir doit bien mesurer un bon kilomètre. L’ensemble forme un losange dont la salle spécialisée dans la protection du continent est le centre tandis que les autres se situent aux différents sommets. Parle-moi des êtres qui savaient domestiquer ces forces que notre humanité ne soupçonne même pas !

– Je crois que tu devrais plutôt demander à nos frères les dauphins. Leurs ancêtres sont apparus avec Muu et je te rappelle qu’ils possèdent une mémoire atavique. Tu m’as bien dit qu’Arian suggérait de questionner Kobé et Diran ?

– Je l’avais oublié ! D’après lui ils ont bien connu cette époque. Je suppose qu’il voulait dire par-là qu’ils avaient été plus proches des habitants, s’étant incarnés plus fréquemment à leurs côtés. Je les appelle.

Le lendemain la troupe des mammifères marins au grand complet est présente dans le lagon, installée en rang d’oignon, exactement comme lorsque, pour la première fois, j’avais été reconnu pour un des leurs. L’émotion me submerge, mais je préfère ne pas m’appesantir sur mes états d’âme, d’autant que tout le monde les a parfaitement ressentis et que chacun s’ingénie, par un contact chaleureux, à me remettre les idées en place.

C’est finalement Kobé, le moucheté, qui interrompt ces effusions mentales :

– Que veux-tu savoir concernant Muu ?

– Mais tout ! Je veux tout savoir ! Sur Muu, mais aussi sur l’Atlantide. Je suis impatient d’entendre tout ce que vous voudrez bien me dire.

– Tu as eu l’occasion de rendre visite à certains cristaux qui sommeillent au plus profond de l’eau, totalement hors de notre portée. Si j’en juge par ce que tu as ressenti en présence de certains d’entre eux, il en est de particulièrement dangereux possédant toujours leur pouvoir de destruction. Ils sont inanimés, car ils ne peuvent agir seuls, mais ils ont assez de puissance pour réduire la planète à néant si l’ordre leur en est donné. C’est par l’intermédiaire de cristaux semblables que les Atlantes ont attaqué et détruit Muu en l’espace d’une nuit.

– Heureusement, seul le dernier groupe est destructeur, reprend Jean-Marc. Est-ce que tu penses avoir tout visité de ce complexe extraordinaire ?

– Je crois bien, mais j’ai tout de même des difficultés à penser que ce n’est pas un effet de ma seule imagination !

– Tu n’as pas rêvé, intervient Diran, installé près de Kobé. Les cristaux sont des amplificateurs d’une puissance phénoménale. C’est l’énergie psychique de certains mauvais atlantes, amplifiée puis retransmise par des cristaux, qui a réduit le continent Muu à quelques îlots. C’est une force auprès de laquelle l’atome fait figure de jouet. Maintenant Muu est sous l’eau et il faudra attendre que ce qui est en bas remonte pour trouver tous les éléments de preuve que ne peuvent pas plus fournir les îles de l’Océanie que l’île de Pâques.

– L’île de Pâques serait un vestige du continent disparu ?

– Grâce aux statues.

– Je ne vois pas le rapport !

– Il y en a pourtant un. Les statues en question, implantées sur une partie du territoire de Muu par les Grusiens, ont un rôle important à jouer dans l’avenir de la planète. C’est pour les maintenir en surface que l’île de Pâques a été préservée.

– Est-ce que Muu était directement reliée à l’Afrique, à l’Amérique ou à l’un quelconque de nos actuels continents ?

– En aucune façon. Muu se contentait d’occuper la plus grande partie du Pacifique qui ne se trouvait d’ailleurs pas à l’endroit actuel.

– Il y a une relation avec le basculement auquel nous avons assisté ?

– La destruction de Muu a gravement perturbé le fonctionnement de la planète qui a basculé sur son axe et déjà partiellement amputé l’Atlantide. Plus tard, lors de la disparition définitive de cette Atlantide, et c’est là l’événement auquel nous avons assisté, Terre a de nouveau chaviré, mais seulement d’un quart de tour. Avant ce dernier cataclysme, des espaces qui se trouvent maintenant plus à l’est et plus bas, se situaient au pôle Nord.

– Malgré les conséquences de son geste criminel contre Muu, l’Atlantide a pu poursuivre son chemin en toute impunité ?

– Si l’on peut dire, puisqu’elle a fini par subir le même sort. Mais elle a pu y croire depuis la fin de l’ère du Capricorne jusqu’à cette année 11297 avant Jésus-Christ qui a scellé son destin par la volonté du « Peuple inconnu ».

– Punition ?

– Oui, punition. Bien tardive me diras-tu, mais le « Peuple inconnu » a l’éternité devant lui et il n’oublie jamais une mauvaise action. Il ne reste plus, maintenant, pour situer l’endroit, que les Açores et l’Ile aux corsaires. Un regard plus attentif de la part de ceux qui cherchent des preuves de son existence permettrait d’avancer dans le positionnement de la terre des Atlantes, au lieu de pontifier stupidement sur des sites que la minuscule Méditerranée n’aurait pu contenir. Il y a un point dans l’océan Atlantique où les oiseaux migrateurs tournent en rond et qui correspond très précisément à l’emplacement de l’une des îles qui abritaient encore cette nation après la première destruction. Les oiseaux avaient l’habitude d’y faire une pause au cours de leur long voyage de migration.

– Leur mémoire atavique, confirme Kobé. Dans un futur plus ou moins proche, ils pourront à nouveau y faire escale.

– Parce que tout ce qui est en bas…

– Eh oui ! Antoine, encore et toujours. Le sol de la planète est en perpétuel mouvement. Qu’il s’agisse de Muu ou de l’Atlantide, à un moment ou à un autre, ces continents réapparaîtront tandis que d’autres disparaîtront. Terre vit, respire et son aspect change en permanence car c’est un être jeune malgré ses milliards d’années d’existence.

– Je suppose qu’effectivement des terres peuvent apparaître ou disparaître entre les continents qui s’écartent doucement depuis la formation compacte d’origine.

– C’est encore plus compliqué que tu ne l’imagines, intervient Jean-Marc. Tu sais que les blocs formant les continents s’écartent de deux ou trois centimètres par an, quand ce n’est pas quinze ou plus par endroits. À ce rythme, ils finiront obligatoirement par se rassembler à nouveau après avoir parcouru la moitié de la circonférence du globe. Mais il leur arrive aussi de revenir en arrière par endroits, comme en ce moment. Notre Terre respire. Il en est ainsi depuis toujours.

– Autrement dit, ils se sont écartés puis rassemblés plusieurs fois depuis la formation de la planète ?

– Exactement, reprend Diran. Et l’on est en droit de penser que la chose s’est produite au moins cinq ou six fois avec des résultats différents dans les configurations géographiques.

– Les chocs ont dû être titanesques !

– Et cela explique aussi pourquoi des terres peuvent monter ou descendre dans les espaces ainsi créés ou supprimés. Mais cela justifie également certains basculements car la stabilité de la planète est périodiquement compromise par les regroupements, même partiels, des terres de surface. C’est mécanique.

– Mais c’est aussi affolant ! Aucune civilisation ne sera jamais à l’abri d’un cataclysme capable de la volatiliser, même si elle parvient à se mettre totalement en harmonie avec la vie du globe !

– Tu oublies que les baleines sont présentes depuis toujours. Terre peut se secouer pour se libérer d’une population parasite, mais elle peut aussi la protéger. Muu et l’Atlantide ont connu plusieurs basculements sans pour autant disparaître. Les actuels occupants ne bénéficieront pas des mêmes avantages parce qu’ils ont indisposé leur planète dans un temps record, mais également parce qu’ils n’ont plus la possibilité de subsister sous l’eau. En perdant leur faculté de vivre dans l’élément liquide, ils se sont irrémédiablement condamnés.

– Alors ce sont les Atlantes qui sont responsables de l’abrutissement de notre cerveau ! Muu et l’Atlantide étaient-elles des civilisations semi-aquatiques ?

– La réponse est oui, totalement, pour Muu et pas complètement pour les Atlantes. Dans les deux cas, les cités étaient en grande partie sous-marines. Les vivants étaient au contact permanent de l’eau et c’est en perdant ce contact, après la destruction, que les Atlantes rescapés ont vraisemblablement perdu ces facultés que vous retrouvez, tous les deux, grâce à Edéna. Le mélange avec les autochtones n’a rien arrangé. Comme tu le sais déjà, les habitants de Muu avaient une peau plutôt cuivrée, étaient de taille assez moyenne avec une absence totale de pilosité et une forte tendance, pour les survivants, à vivre nus, ce qui facilitait leur existence, tout autant marine que terrestre. Mais Arian ne t’a pas tout dit lors de votre premier entretien sur le sujet, sans doute pour ne pas trop te surcharger en informations. Ces êtres qui nous étaient si chers, les habitants de Muu, avaient un double système respiratoire : ils étaient équipés à la fois de poumons et de branchies et, de plus, ils avaient les mains et les pieds légèrement palmés. Les Atlantes, eux, étaient blancs avec un cerveau puissant et un crâne plus développé, mais ils n’avaient pas de branchies. Par contre ils pouvaient rester longuement sous l’eau sans respirer, comme nous et comme toi, Antoine.

– Ce qui faisait tout de même une différence considérable entre les deux peuples avec un avantage important pour Muu.

– Voilà. Par ailleurs, dans les deux nations, il y avait des géants, des êtres de plus de deux mètres dont beaucoup d’hommes descendent. C’est ce qui explique que de temps à autre il y a encore des individus nettement plus grands que la normale parmi vous.

Je ne peux m’empêcher d’intervenir sur cette dernière information :

– Nos amis Grusiens auraient-ils quelque chose à voir avec la taille de ces êtres hors normes ?

– Sans aucun doute ! Même la Bible y fait allusion ! Mais pendant que je parle j’ai des images qui naissent en moi et me ramènent loin en arrière, des images qui n’ont aucun rapport avec la taille des hommes.

Au moment précis où Diran évoque ce qui défile dans sa tête Jean-Marc et moi sommes quasiment connectés à son cerveau et ce qu’il voit se déroule pour nous comme sur un écran.

Ses amis cuivrés, entièrement nus, sont les pieds dans l’eau sur une petite plage en creux, debout près de grands paniers fraîchement tressés avec des algues arrachées à l’océan et qui conservent leur feuillage dégoulinant. Ils s’aspergent et rient tout en surveillant le large où apparaît bientôt comme un frémissement que quelqu’un montre du doigt. L’excitation gagne les hommes qui deviennent attentifs. Le frémissement se rapproche rapidement et bientôt il est possible de voir qu’il est produit par les sauts désordonnés d’une multitude de poissons gris qui étincellent sous le soleil. Ils sont rabattus par une bonne centaine de dauphins dont les caquètements joyeux parviennent jusqu’à la côte. Maintenant les mammifères marins forment un cordon quasi infranchissable et la masse des poissons, pris dans cette nasse, ne peut plus s’échapper vraiment que par les extrémités qui se ferment à leur tour au contact de la côte. Les hommes s’élancent en riant à gorge déployée et attrapent les poissons gris à pleines mains pour les jeter dans les paniers. C’est une fantastique partie de rigolade dans laquelle hommes et dauphins prennent un réel plaisir. Lorsque les paniers sont pleins le cordon s’ouvre en son centre et c’est une véritable flèche d’argent qui s’engouffre dans la brèche en direction de la haute mer. Dans le même temps les pêcheurs s’élèvent dans les airs avant de plonger au milieu des dauphins qu’ils enlacent chaleureusement. La pêche a été fructueuse et tout ce petit monde se congratule.

– Voilà bien longtemps que je n’avais pas revu cette scène ! s’exclame Diran. Elle vous montre à quel point nous étions unis en cette époque qui succédait au cataclysme. Ce sont des souvenirs qui ne manquent pas de réveiller bien des douleurs en chacun de nous !

– Vous avez des compères qui poursuivent cette tradition de pêche sur les côtes de Mauritanie. J’ai vu un reportage sur le sujet.

– C’est vrai, mais seuls les dauphins y trouvent encore un côté ludique. Tu n’as pas été surpris par le fait que les pêcheurs s’élevaient dans les airs ?

– Non, je savais déjà qu’ils en avaient la possibilité, tout comme les Atlantes. Ils pouvaient tous léviter ?

– Il y a toujours des exceptions, des êtres dont le cerveau est plus limité. Et puis leurs « sauvages » en étaient privés.

– Quels sauvages ?

– Les autres êtres humains qui peuplaient la planète. Tu dois bien penser que les autres continents n’étaient pas vierges de vie humaine.

– Je ne m’étais pas posé la question.

– Vos ancêtres existaient déjà en ce temps-là. Toutes les civilisations sans exception sortent de l’eau. Leur progression est lente et les millénaires s’ajoutent aux millénaires avant qu’une infime lueur d’intelligence ne fasse son apparition. Et puis d’autres millénaires s’ajoutent à d’autres millénaires pour permettre à cette lueur de s’étoffer. Et c’est seulement lorsque ladite intelligence est considérée comme suffisante que des interventions extérieures surviennent parfois afin de donner le coup de pouce nécessaire pour sortir de l’obscurantisme. C’est à ce moment-là que les Dieux font en général leur apparition.

– Nous étions donc les « sauvages » des Atlantes, après avoir été ceux de Muu !

– Voilà. Et après la punition qui a frappé l’Atlantide vous êtes devenus les nôtres et ceux des baleines et des orques.

– Il est vrai que nous n’en sommes qu’au tout début de notre histoire, si l’on compare avec le million d’années d’existence de Muu et les cent mille ans de l’Atlantide !

– Ce qui ne vous empêche pas d’être déjà bien proches de votre fin !

– D’où notre présence, à Jean-Marc et à moi, sur Edéna. Je sais ! Pourquoi les Grusiens ont-ils attendu si longtemps avant de punir ?

– Le temps pour la planète d’armer un nouveau basculement mécanique. Certains Atlantes en avaient d’ailleurs pris conscience. La destruction de Muu, quelques millénaires auparavant, avait envoyé par le fond une partie de l’Atlantide et fragilisé ce qui en restait. Le « Peuple inconnu » n’a eu besoin que de forcer le processus pour surprendre toute la population au petit jour, en plein sommeil.

– Ils sont restés impitoyables si longtemps après !

– Le temps ne fait rien à l’affaire, Antoine. Il ne compte pas pour des êtres immortels qui voyagent dans le passé comme dans l’avenir et sont chargés de maintenir les intelligences qui émergent de l’eau dans un chemin qui doit les conduire à Dieu. Les descendants de ceux qui ont commis les mauvaises actions ne sont jamais que leurs réincarnations.

– Les habitants des îles sont morts, mais pas nécessairement les Atlantes qui devaient se trouver hors du territoire au moment du cataclysme. Car je suppose qu’il devait y en avoir ?

– Il y en avait effectivement, intervient Kobé, c’est bien pour ça que Diran a parlé de rescapés. Ce sont eux qui ont pu donner un nouvel essor à l’humanité. Les pyramides que l’on retrouve aussi bien en Egypte qu’en Amérique centrale ou du sud, sont la preuve de cette survivance. La forme pyramidale était déjà à l’honneur dans les deux nations.

– Ils étaient nombreux, ces survivants ?

– Pas vraiment, mais suffisamment tout de même pour avoir une influence réelle. Quelques-uns se trouvaient justement dans les Andes pour y chercher de l’or. Ce métal était la seule monnaie d’échange des habitants du cru et ils l’utilisaient pour payer les marchandises que leur apportaient les Atlantes. C’est à ce genre de circonstance que l’humanité doit la prolongation du culte du Soleil qui aurait pu disparaître avec ses adorateurs.

– Parce que des êtres aussi évolués que les Atlantes adoraient le Soleil !

– Mais oui et à juste raison ! Et avant eux les habitants de Muu en faisaient déjà autant ! Ces deux nations avaient une avance inimaginable sur vous et pourtant ils croyaient en la réincarnation et ils vénéraient le Soleil parce qu’il leur donnait la vie, leur fournissait l’énergie et faisait fonctionner leurs machines, souvent en parallèle avec les cristaux. Matin et soir ils lui faisaient leur salut. Il était comme un dieu et ils l’appelaient Ra, comme l’appelleront plus tard les Égyptiens. Lui donner l’aspect d’un vieil homme barbu n’est pas exactement la chose la plus sensée qui ait été faite.

– Que sont devenus les rescapés des Andes ?

– Ils se sont mélangés aux autochtones et plus tard cela a donné quelques beaux et grands temples pendant des générations. Eh oui ! Les peuples d’Amérique centrale et du sud sont les héritiers des Atlantes, mais d’Atlantes qui ont très vite perdu tous leurs pouvoirs en sortant de l’onde. Chaque nouvelle génération a un peu plus noyé les capacités des survivants dans l’imperfection des autochtones. Ils ont perdu leur hérédité et leur force cérébrale car ils avaient un cerveau puissant dû en grande partie à la fréquentation de l’eau qui a aussi son rôle dans la vie.

– Toutes ces connaissances réduites à néant ! Tu savais, Jean-Marc ?

– Oui, bien sûr ! Les Atlantes avaient un côté lumineux et un côté sombre, et c’est ce dernier qui a pris l’avantage contre Muu et a scellé le destin d’un peuple tout entier. Plus personne n’est en mesure d’évaluer avec précision la puissance de ces nations pour qui l’atome n’avait plus aucun secret et dont les connaissances maîtrisaient depuis longtemps les forces solaires et la gravitation.

– Et ces cristaux aux ondes maléfiques qui attendent au fond de l’océan ?

– Les cristaux sont la dernière et la plus importante découverte à mettre à l’actif de Muu, mais ils ne sont que rarement maléfiques et seulement par la volonté de leurs utilisateurs.

– Explique.

– Les habitants de Muu, puis les Atlantes, ont découvert que les véritables cristaux étaient des êtres vivants aux capacités énormes et variées, mais à la condition de pouvoir entrer en contact avec eux et d’être en mesure de les influencer. Il faut pour cela un cerveau que les hommes de notre civilisation ne possèdent pas. Le nôtre est bien trop lent et superficiel ! Les cristaux s’expriment, éclairent, agissent psychiquement, servent de support à des lignes de force et que sais-je encore. Mais il faut développer bien des capacités avant de pouvoir faire agir ces êtres si différents dont toutes les actions dépendent de celui qui les utilise. Selon son état d’esprit, ce sera en bien ou en mal.

– Est-ce que l’inverse n’est pas possible ? Ne peuvent-ils pas agir sur les humains ?

– Leur nature découle totalement de celui, ou de ceux, pour qui ils travaillent. Ils ne sont ni bons ni mauvais, ils sont des reflets, des amplificateurs, des esclaves, en quelque sorte. S’ils agissent c’est en tant que vecteur de transmission. Ils ne peuvent influencer un individu ou des masses de gens que si celui qui les dirige les active dans ce sens.

– Concrètement, comment étaient-ils utilisés au quotidien ?

– De mille et une manières. Pour ne te donner qu’un exemple, ils pouvaient émettre des rayons directionnels sur lesquels se déplaçaient des engins, pas des avions, mais des sortes de fusées sans matière fissile. Pas de pollution.

– Un rêve ! Est-ce que la capitale de l’Atlantide était une ville toute ronde entourée de canaux ?

– Il y avait bien des canaux, mais la capitale était une ville comme toutes les villes depuis toujours, avec des tentacules dans toutes les directions, du moins en surface. Depuis l’empereur jusqu’au dernier des sujets, tout le monde avait accès à l’océan par les canaux.

– Le peuple de Muu était-il aussi dirigé par un empereur ?

– Bien sûr ! Même si nous n’avons gardé dans nos souvenirs que des noms se rapportant à l’Atlantide avec Cronos et Atlas, par exemple.

– Nous voilà bien loin des petits pêcheurs nus à la peau lisse et cuivrée dont la vie s’écoulait gentiment au milieu des dauphins. Je me sens tellement plus proche d’eux que des Atlantes ! Mais j’ai une image qui me revient tout à coup, sans que je sache ce qu’elle vient faire dans notre conversation. Lorsque Jean-Marc et moi avons assisté au cataclysme, après avoir été projetés loin du Grand Sphinx, nous avons vu un mammouth qui piétinait des humains affolés. Que faisait-il en Atlantide ?

– Il était chez lui, intervient à son tour Ariana la douce. Ces géants, car il n’y avait certainement pas qu’un seul de ces animaux dans le film qui défilait sous vos yeux, étaient de lointains descendants d’autres animaux disparus, mais créés par Dame Nature à l’époque, au même titre, par exemple, que le rhinocéros laineux. C’est vrai qu’il y en avait encore pas mal sur les îles atlantes, tout comme il en existait aussi sur Muu, en son temps.

– Des dizaines de millions d’années après les dinosaures !

– Mais oui ! Et ils n’avaient aucun rapport avec eux, même si des rescapés de cet âge lointain sont parvenus à défier le temps. Le dragon du Komodo, le calmar géant, le cœlacanthe ou plus simplement le cancrelat ont su faire le saut. Je suis persuadée que d’autres individus, surgis du passé, subsistent dans certains endroits peu ou pas explorés.

– Les mammouths devaient être un danger permanent pour les hommes de ce temps, bien chétifs en face de tels monstres ?

– Ils auraient été un danger pour vous. Ils ne l’étaient pas pour les habitants de l’Atlantide et de Muu dont la puissance mentale pouvait les tenir à distance.

– Pourquoi tous ces animaux, à l’existence échelonnée sur des millions et des millions d’années, n’ont-ils pas disparu avant l’apparition de l’homme ?

– Pourquoi auraient-ils tous dû céder la place ? Certains ont eu de la chance, probablement ou un sérieux coup de main de la Nature. Quelques-uns parmi eux n’ont pas été pris dans les cataclysmes, ont pu résister aux basculements de la Terre, ont échappé aux éruptions volcaniques, ont trouvé un abri ou se sont adaptés en période de glaciation. D’autres ont pu passer au travers des famines, que sais-je encore, chaque événement réduisant leur nombre sans pour autant les éliminer tous.

– Alors pourquoi n’y a-t-il pas également quelques spécimens de brontosaures ou de tyrannosaures ?

– Le gigantisme n’a pu résister aux évènements qui ont bouleversé Terre et qui ont provoqué aussi la disparition de nombreuses autres espèces moins volumineuses.

– Le contenu des mers, lui, en dehors de l’intermède dinosaures, a-t-il toujours pu être systématiquement épargné ?

– Pas vraiment. Lorsqu’une météorite de grande taille entre dans l’atmosphère il n’y a pas de parade. Quand la petite Lune est tombée dans le Pacifique par la bêtise des humains de l’époque, rien n’a pu protéger ce qui vivait dans un immense espace autour du point de chute, pas plus les baleines que les autres êtres vivants. Seulement l’eau est une meilleure défense que l’air et son territoire est plus vaste que celui des continents, ce qui lui a toujours évité les destructions à trop grande échelle. Depuis la naissance de la planète jamais les océans n’ont été vidés de leur vie, alors que les espaces émergés, eux, n’ont été, proportionnellement, que très peu fréquentés et le plus souvent uniquement par des intelligences végétales, la vie animale se limitant à l’infiniment petit.

– Un million de nos années pour la civilisation Muu, ce n’est pas rien !

– Une goutte d’eau, Antoine, rien de plus.

– Ces conversations sont déprimantes ! Vous n’avez pas quelque chose de plus agréable ?

– Fais appel à la bibliothèque de la grotte, tu y trouveras certainement des sujets plus réjouissants que les cataclysmes. Terre te réserve encore bien des surprises, de toute façon.