Lecture d'été

EDENA

Découvrir nos sensations pour comprendre le peuple de la mer qui nous unis, mais que nous voulons dissocier de notre existence terrestre dans l’incompréhension totale du monde magique qui nous entoure

Chapitre 3
Il est tôt. Je viens d’entamer mon troisième mois de présence sur Edéna. Depuis le lendemain de mon arrivée, je prends mon bain de jouvence dès le réveil. Jean-Marc, lui, préfère se baigner juste avant de déjeuner. Ces vingt minutes dans l’eau du bassin me donnent un coup de fouet et font de l’opération une véritable renaissance. Je suis un peu plus fort chaque fois, un peu plus lucide aussi, devrais-je dire, car je sens respirer toutes les cellules de mon corps et jusqu’aux neurones de mon cerveau. J’apprends à écouter vivre cet organisme inconnu, cette usine dont je suis maintenant le vrai patron et qui m’était si totalement étrangère. Jean-Marc dit que c’est par-là que commence l’action de l’île, que c’est en nous apprenant à gérer la vie de notre complexe physique qu’elle nous enseigne le reste, le mystérieux invisible, le corps immatériel. C’est avec passion que je m’adonne à cette étude de mon autre moi, de plus en plus présent, je le sais, même si je ne suis pas encore capable de le discerner clairement. J’en ai plus appris pendant les mois écoulés que durant les trente-cinq années qui ont précédé ma venue.

Chaque matin, après être sorti du bassin, et aujourd’hui ne fait pas exception, je m’allonge un long moment sur la plage, tout au bord du lagon. Les yeux au ciel, je cherche à m’intégrer à cet univers qui m’était si peu familier. J’ai souvent la sensation de devenir différent, de me détacher des préoccupations qui étaient les miennes, de m’éloigner de cette humanité longtemps côtoyée et de ses pôles d’intérêt. Est-ce à dire que je me rapproche de Dieu, dont Edéna manifeste l’omniprésence ? Je sais maintenant avec certitude que plus rien ne pourra me forcer à retourner vers cette prétendue civilisation qui surcharge de plus en plus la planète de sa calamiteuse présence.

– Tu viens jouer avec moi ?

Je n’ai pas entendu approcher Jean-Marc dont la diction laisse à désirer ce matin. Je me redresse sur un coude. Mon ami n’est pas là et je réalise, dans le même temps, que personne n’a parlé mais que c’est dans ma tête que les mots ont résonné. J’ai dû rêver car je ne vois pas Jean-Marc me faire ce genre de proposition. Je reprends ma position allongée et aussitôt :

– Alors ! Est-ce que tu vas te décider à venir jouer avec moi, Antoine ?

Cette fois je ne peux plus avoir de doute, quelqu’un m’appelle et cela se passe directement dans ma tête. Pourtant il n’y a toujours personne sur la plage. C’est alors qu’un claquement sec me fait sursauter et qu’une trombe d’eau me submerge. Je me tourne vers le lagon et là, à deux mètres, un dauphin me regarde avec l’air de se marrer. Je le reconnais immédiatement. C’est le grand mammifère marin noir avec les flancs et le dessus de la tête d’un blanc éclatant. Dans le prolongement de mon regard, je vois qu’il n’est pas venu seul. À l’extérieur du lagon, ses comparses nagent calmement. Des mots retentissent à nouveau dans ma tête :

– Vas-tu te décider à bouger et à m’accompagner ?

– Je ne nage pas assez bien pour m’aventurer hors du lagon.

J’ai répondu avant de me dire que parler avec les dauphins, une fois de plus, n’est certainement pas ce que je peux faire de plus sensé.

– C’est pourtant bien moi que tu entends. Regarde les choses en face. Tu es sur le sable, je suis dans l’eau à côté de toi et tu entends des paroles qui ne peuvent venir ni de Jean-Marc, qui n’est pas là, ni d’un autre homme, puisque vous êtes les seuls humains dans le coin. Par conséquent c’est bien moi qui te parle et dont les mots s’impriment dans ta tête. C’est l’île, Antoine, toujours elle. Chaque minute passée ici est une progression dans ta connaissance de la Vérité et dans cette vérité il y a que toi et moi sommes capables de communiquer.

– Je n’avais rien remarqué de ce genre dans la transformation qui s’opère. De toute manière cela ne fait pas de moi un meilleur nageur. Les jeux marins ne seront jamais mon point fort.

– Encore une idée fausse, homme de peu de foi ! Entre dans l’eau et laisse-toi guider.

Tout à coup, il se produit dans ma tête comme un bourdonnement suivi d’un éclair et de nouvelles et nombreuses voix me parviennent simultanément. Ce sont celles des autres dauphins. Je comprends qu’ils se sont tous unis pour forcer un dernier barrage dans mon cerveau. Je m’étonne :

– Cette fois il s’est passé quelque chose qui vient directement de vous. Je vous entends tous.

– Ta voix ne porte pas jusqu’à mes frères. Oublie son existence. Contente-toi de penser ce que tu as à dire et tu seras compris. De plus, cela t’évitera de boire la mer lorsque tu évolueras sous l’eau.

– Moi, sous l’eau ! Tu rêves, ami !

– Pense, Antoine, pense et ne parle plus. Fais-moi confiance si je te dis que tu peux venir me rejoindre et nager sous l’eau. Rappelle-toi l’île et ses pouvoirs. Accepte que des changements insoupçonnés aient pu se produire en toi à ton insu.

– De là à me transformer en dauphin ! Que l’île ait fait de moi un télépathe est maintenant évident, mais cela ne me donne pas les moyens de rester immergé !

– Là encore, tu te trompes. Tu peux maintenant nager avec moi, comme moi, en ne respirant que toutes les vingt minutes.

– Je n’ai pas de branchies !

– Moi non plus ! S’il te faut une preuve viens t’allonger à mon côté et attends d’avoir besoin d’air pour ressortir la tête.

Il a raison. Le plus simple est en effet de tenter l’expérience et je fais ce qu’il a suggéré. Je m’allonge près de lui. Il y a tout juste trente centimètres d’eau et j’ai des difficultés à me maintenir immergé. Quelque chose a effectivement changé car le temps passe sans que j’éprouve le besoin de sortir la tête de l’eau. Je suis maintenant tout à fait à mon aise sans respirer et je regarde autour de moi. Dans son élément, le dauphin semble encore plus grand.

– C’est que je suis réellement grand, tu sais, me dit-il.

– La télépathie fonctionne aussi dans ce liquide ?

– Où serait l’intérêt pour nous si ce n’était pas le cas ?

– Tout ça ne passe pas très bien dans mon crâne ! Je sais que je ne rêve pas, mais j’ai tout de même peur de me réveiller !

– Tu n’as rien de pareil à craindre. Maintenant que la preuve de tes possibilités est faite, allons-nous rejoindre mes frères qui attendent hors du lagon ?

Sous quel prétexte refuser ? Je donne mon accord malgré un restant de réticence au plus profond de moi et je me redresse. Tout naturellement je me mets à respirer et me tourne vers le large. La troupe de cétacés manifeste une certaine agitation et des pensées me parviennent, satisfaites et joyeuses. Chacun a pu suivre mes progrès, manifestement, et je me demande si la distance joue un rôle important dans la communication. La réponse arrive instantanément :

– La distance a effectivement son importance, mais la pensée porte cependant assez loin pour que les kilomètres ne soient pas un handicap. Elle varie selon les individus et l’élément porteur. Tu seras mieux entendu et plus loin hors de l’eau que dedans. Tu viens faire le dauphin en eau plus profonde ?

– Ne faudrait-il pas prévenir Jean-Marc ?

– Je viens juste de l’informer.

– Il faudra que je lui demande s’il a une paire de palmes dans sa réserve.

Je me lance. Je commence à nager comme je l’ai toujours fait, puis je descends sous la surface et me propulse en battant des jambes jointes, pieds tendus, bras le long du corps.

– Tu vas te fatiguer rapidement en bougeant comme ça, me dit mon camarade dauphin, tu devrais nager normalement.

– C’est amusant, j’ai l’impression d’être un poisson. C’est extraordinaire !

– Si tu pensais être un dauphin, plutôt qu’un poisson ? Je te rappelle que nous sommes des mammifères à sang chaud, tout comme toi ; que nous respirons avec des poumons, tout comme toi ; et que nous avons un langage. Pour cette dernière rubrique, je dirais que nous faisons mieux que les hommes car il ne nous est pas indispensable d’émettre des sons pour nous faire entendre.

– Pardon, ami, ce n’était qu’une façon d’exprimer ce que je ressens. Est-ce que tu as un nom que peut prononcer un gosier humain ?

– Arian. Je m’appelle Arian. Mais le nom d’ami me convenait bien. Aujourd’hui une ère nouvelle s’est ouverte, Antoine, grâce à toi. Tu ne peux encore savoir à quel point je suis heureux. À quel point nous sommes heureux, devrais-je dire, car tout le peuple de la mer est concerné par l’événement. Après plusieurs millénaires de silence, la communication est à nouveau possible entre les dauphins et un homme. Je dis bien un homme puisque tu es un spécimen unique, en tout cas pour le moment. Deux peuples, deux civilisations, qui avaient vécu de concert et que les malheurs de la planète avaient éloignés l’un de l’autre, viennent enfin de renouer des liens vieux de plus d’un million d’années. C’est réellement fabuleux, Antoine, tu es le premier être humain, depuis la fin de Muu, à pouvoir t’entretenir avec nous !

– Que fais-tu de Jean-Marc ? Lui aussi communique avec vous.

– Pas de la même façon. Avec lui nous ne parvenons toujours qu’à échanger des pensées, des concepts, pas des mots. Nous nous comprenons parfaitement, mais nous ne pouvons pas bavarder, comme avec toi. Je pense d’ailleurs que cela va changer du fait de ta présence. Il va évoluer plus vite maintenant que tu es là pour l’entraîner dans la bonne direction. Le cerveau des humains a tellement régressé, au fil des millénaires, que nous désespérions de voir un jour revenir ce temps béni où nous vivions en symbiose.

– Ce temps a vraiment existé ?

– Je t’en parle en connaissance de cause. Nombre de mes réincarnations se sont déroulées à cette époque qui fait figure de légende chez vous. Après le conflit qui a expédié Muu et l’Atlantide par le fond, détruisant leurs civilisations, le cerveau des hommes s’est progressivement fermé. Le même phénomène vous a d’ailleurs également isolés des « Grands Anciens ».

– Qui sont ces « Grands Anciens » ?

– Le peuple des baleines, dont l’intelligence est sans pareille sur la planète et que vous détruisez comme de vulgaires poissons ! Mais assez parlé pour le moment, mes frères s’impatientent et il est temps de mettre tes nouvelles possibilités à l’épreuve. Notre activité préférée est le jeu, avant même l’amour, et ce sera le meilleur moyen de te familiariser avec le monde aquatique.

Ce disant, Arian me propulse hors de l’eau d’un vigoureux coup de tête alors que nous venons de sortir de la passe. Je retombe au milieu de la bande de ses frères, à proximité immédiate d’une masse grise, mouchetée de noir, plus petite qu’Arian et qui se présente aussitôt comme étant Ariana, sa compagne. Les autres sont : Far, Maroé, Aya, Kobé, Vanié, Lourau, Cori, etc., sans que je puisse retenir, ni tous les noms qu’ils déclinent, ni l’aspect de leurs propriétaires. Mais ces noms sentent bon les îles du Pacifique.

– C’est bien normal, me confie Ariana, ces îles sont, pour la plupart, des restes de Muu et leurs noms des souvenirs ancrés dans la mémoire des hommes.  Nous sommes aussi des restes de Muu. C’est tout dire.

Sous moi je vois descendre un grand dauphin à la peau presque bleue. Je le suis et dans le même instant toute la bande se transforme en flèches d’argent dirigées vers le fond. Arian et sa compagne m’encadrent, mais je n’ai aucune appréhension. Je me sens vraiment comme un poisson dans son élément.

L’eau est si limpide et le ciel si lumineux que la lumière nous accompagne. Ce qui me différenciera toujours de mes nouveaux amis, c’est l’absence de sonar. Je ne pourrai jamais me fier qu’à ma vue et à ses limites et c’est bien dommage ! Nous atteignons le plateau rocheux sur lequel se sont accrochés les coraux au fil des millénaires.

– Tu te débrouilles pas mal pour un débutant, me déclare une silhouette plus claire que les autres et qui s’est approchée. Je suis Far. Tu me reconnaîtras facilement. Sous l’eau, je suis le plus clair et en surface, je suis gris-bleu. Et j’ai une échancrure à la nageoire dorsale. Un souvenir de démêlés avec un filet de pêche. Accroche-toi, nous allons exécuter quelques cabrioles pendant que les autres goinfres se restaurent.

Far m’entraîne dans un slalom effréné au beau milieu du reste de la troupe qui s’est attaquée à un banc de poissons passablement affolé. C’est inimaginable ce que ces poissons peuvent être nombreux ! Leur densité est telle, que malgré la rapidité de leur esquive, j’en heurte quelques-uns à chaque virage un peu brusque. La barrière de corail de l’île est un véritable vivier. Une pensée me vient à propos du yacht disparu :

– Jean-Marc m’a dit qu’il n’avait plus trouvé trace de son bateau. Vous n’avez aucune idée de ce qu’il a pu devenir ?

– Oh si ! Il est au fond et personne n’en trouvera plus jamais trace. Tout autour d’Edéna le gouffre qui a englouti Muu est une fosse qui varie entre trois et cinq mille mètres et c’est une profondeur qui nous est interdite.

– Les copains remontent respirer. Tu me tires ?

– À ton service. Accroche-toi bien !

Far pointe vers le haut et se lance. Je me tiens des deux mains. Nous dépassons les autres et jaillissons hors de l’eau. Ma reprise de contact avec la surface est plutôt rude et j’ai bien envie de me frotter les reins. Ça discute ferme autour de moi. Chacun y va de son commentaire concernant ma présence :

– Il se comporte comme un vrai dauphin !

– Cette fois nous sommes sur la bonne voie !

– Fantastique ! C’est le bon vieux temps qui revient.

Etc… Etc… Je comprends toutes les pensées.  Lorsque je serai capable de reconnaître chacun des individus de la bande qui s’agite alentour, je serai presque dauphin, presque frère avec eux !

– Mais tu es déjà notre frère, dit quelqu’un. Un jour tu pourras aussi approcher les « Grands Anciens » et ils te reconnaîtront comme l’un des nôtres.

– Parlez-moi d’eux. Vous avez fait allusion à leur intelligence sans équivalent.

– Retournons d’abord dans le lagon, tu seras tout de même mieux sur la plage. Je vois d’ailleurs Jean-Marc qui nous y attend.

C’est Arian qui reprend ainsi la direction des opérations. Quelques instants plus tard je m’assieds près de Jean-Marc et les dauphins s’installent devant nous. Ils ressemblent aux touches d’un clavier de piano immergé aux trois quarts et mouvant. Arian se lance dans les explications :

– Le peuple des baleines a survécu à tous les cataclysmes survenus depuis que la planète existe et il sert maintenant d’ingrédient pour la confection de vos produits de beauté ! Pourtant, s’il le voulait, il pourrait tout détruire par la puissance de sa volonté et avec l’aide des orques. Un jour, il se sentira menacé dans sa survie et il se pourrait bien qu’il en finisse, une fois pour toute, avec une humanité indigne. Je t’entends penser, Antoine. C’est exact qu’il y a eu des prises de conscience, mais elles n’ont aucun poids en regard du comportement de la majorité des hommes.

Près de moi Jean-Marc est d’un sérieux qui montre bien, même s’il n’est pas en mesure de suivre la conversation dans le détail, qu’il en comprend parfaitement les généralités et que, de toute façon, il connaît le sujet. Et puis, une chose est frappante dans cette assemblée insolite dont tous les dauphins, qui me regardent, ont l’air de se marrer sans arrêt : l’œil rond, comme le rostre, sont perpétuellement réjouis alors que les pensées sont tristes pour ne pas dire funèbres, quand elles sont tournées vers l’avenir. C’est Far, je le reconnais bien, maintenant, qui reprend le flambeau :

– Nos cœurs sont tristes, tu as raison, car votre présence à tous les deux signifie la fin probable de cette humanité jacassante et vindicative. Un jour, plus ou moins lointain, Jean-Marc et toi aurez à participer, seuls ou avec d’autres, à la remise en route d’une population retournée loin en arrière, réduite à un petit nombre et plongée dans la frayeur d’un après-cataclysme. Cela nous désespère. Nos raisons de vivre sont le jeu et l’amour, mais dans la paix. Et c’est loin d’être le cas ! Je suis désolé pour cet intermède lugubre, mais votre présence sur Edéna, si elle est vraiment une bénédiction pour les peuples de la mer, n’en est pas moins un mauvais présage pour vos semblables.

Face à nous, tout le monde hoche la tête en signe d’approbation, comme si les mots utilisés par Far étaient l’expression d’une pensée collective. Jean-Marc est toujours silencieux, attentif. En ce qui me concerne, je suis nettement plus axé sur la connaissance de l’environnement que je découvre que par l’avenir des hommes, alors je questionne à nouveau :

– C’est toi, Arian, qui m’as laissé entendre que baleines et dauphins sont des civilisations intelligentes très anciennes. Je voudrais tout savoir. Est-ce que tu veux bien m’expliquer ?

– Bien sûr ! Tu peux tout savoir. Nos « Grands Anciens », comme nous les appelons depuis toujours, sont apparus dans les eaux de la planète au tout début, dès que ces eaux ont contenu de quoi les nourrir, c’est-à-dire au bout de quelques centaines de millions d’années à peine. Tu vois, pas si récemment que la science de ce siècle le propose. Cela fait au moins quatre milliards d’années et ils sont passés au travers de tous les cataclysmes, qu’il s’agisse de basculements de l’axe des pôles, d’effondrements de continents, de glaciations ou de destructions provoquées par vos prédécesseurs qui n’ont pas su mieux faire que vous. Mais c’est la première fois que des humains s’attaquent à eux, et à nous par la même occasion, de façon systématique ! Cette action destructrice découle de la rupture de tout contact entre les peuples de l’eau et ceux des continents. Comment l’homme pourrait-il admettre que des êtres qu’il compare à des poissons puissent avoir une intelligence supérieure à la sienne ?

C’est un dauphin moucheté, comme Ariana, qui résume :

– C’est ainsi qu’un peuple supérieur risque son existence du fait d’individus à l’intelligence limitée dont la passion première est la destruction !

– Comment t’appelles-tu ?

– Kobé, le seul de la troupe, en dehors d’Ariana, à être moucheté.

– Pourquoi les baleines ne se défendent-elles pas ? Dans le passé, elles pouvaient facilement couler la plupart des bateaux qui les chassaient ?

– Elles le pourraient encore, pour certains, mais elles sont totalement et incurablement pacifiques, Antoine. Elles sont incapables de faire du mal, même pour se défendre. Une menace de destruction de l’espèce pourrait seule modifier un jour cette situation, comme nous te l’avons déjà dit. En attendant c’est encore le souvenir de l’amour qui régnait entre nos peuples, dans le passé de la planète, qui régit le monde intelligent des mers.

– Et vous, les dauphins, mes gentils sauveteurs ?

– Le peuple des dauphins est bien plus récent dans son occupation des eaux, me répond Ariana, et même s’il est infiniment plus intelligent que le vôtre, il n’arrive cependant pas à la cheville des « Grands Anciens », pour utiliser une expression très humaine. Notre apparition remonte à l’arrivée des premiers hommes sur le continent Muu, il y a un peu plus d’un million d’années. C’est peu, comparé aux baleines qui occupent les océans, sans coupure, depuis toujours. Il n’est pas possible d’en dire autant des hommes dont les civilisations n’ont jamais été au-delà des catastrophes qu’elles ont, elles-mêmes, souvent orchestrées.

– À t’écouter, il y a eu de nombreuses civilisations humaines.

– C’est le cas. Les occasions d’y revenir ne manqueront pas. Pour l’instant retiens simplement que les baleines sont les plus anciens habitants intelligents actuels de la planète. Elles sont suivies des dauphins puis des sirènes, pour ce qui est du domaine maritime. Sur la terre ferme, et contrairement à ce qui est communément avancé, l’homme n’a pas fait son apparition avec les hominiens ou autres hominidés reconnus. Les premières présences humaines se comptent aussi en milliards d’années, mais avec des durées très variables et surtout de très longues interruptions entre chaque « race-mère ». Des expériences ont aussi été faites avec des hommes-oiseaux, des hommes-chevaux et d’autres êtres qui ont provoqué la naissance de toute une mythologie. Toutes les civilisations se sont détruites, malgré les tentatives des extraterrestres et des Immortels pour les aider. Quant à celles qui n’ont pas été directement responsables de leur disparition, elles ont toutes été éliminées par des catastrophes naturelles. Au début de l’actuelle  « race-mère » il y a même eu une civilisation humaine de la mer. Elle s’appelait Océambre.

– Un nom qui donne à rêver. Mais tu as cité des amis immortels ?

– Jean-Marc t’en a certainement déjà parlé. Ce sont eux qui sont à l’origine de tout, ici.

Jean-Marc hoche la tête et confirme :

– Je ne connais pas le nom de cette jolie dauphine qui t’informe, mais je crois avoir compris qu’elle parle de nos amis les extraterrestres.

– Ils vivent si longtemps qu’il est possible de parler d’immortalité à leur sujet ?

– Ils sont vraiment immortels, mais ils sont les seuls dans la galaxie, les seuls à ne pas avoir subi le péché originel. Ils ne peuvent mourir que par accident. Je lis en toi tout le scepticisme déclenché par mes paroles, mais cela ne change rien à une réalité que tu pourras te faire confirmer par les intéressés eux-mêmes.

– C’est fou ! Je vais devoir te réclamer une foule de précisions. Autre chose. La jolie dauphine s’appelle Ariana et elle me disait que tu n’avais pas encore le pouvoir de lire dans leurs pensées. Alors, comment se fait-il que tu lises en moi ?

– Je ne peux pas lire clairement dans les pensées des dauphins, mais j’y arrive mieux avec toi. Les images dans ta tête sont les mêmes que dans la mienne. D’ailleurs je comprends plus facilement nos amis lorsque tu es là. C’est comme si tu servais inconsciemment de relais.

Je reste songeur. Les amis aquatiques finissent par trouver le temps long et c’est Arian qui me relance :

– Il est possible de te ramener au présent ?

– Pardon ! Vous avez encore d’autres choses à m’asséner ?

– Non, non. Je voulais juste te dire qu’il nous est venu une idée séduisante.

– Une plongée encore plus merveilleuse ?

– Une visite.

– Loin ? Tu sais que la natation me fatigue tout de même assez rapidement.

– Loin, c’est vrai, mais nous te tirerons à tour de rôle, comme nous l’avons déjà fait.

– Que voulez-vous me montrer ?

– Quelque chose qui ne se décrit pas. Quelque chose à découvrir avec les yeux de l’esprit et de l’amour. Pendant le trajet, nous nous emploierons à parfaire ton instruction.

– Impossible de refuser ! Demain ? Je viendrai avec les palmes, cela me facilitera la nage.

– Alors à demain et merci d’être celui que nous attendions.

Sans plus de cérémonie toute la troupe s’éloigne après nous avoir arrosés. Je reste seul avec Jean-Marc qui se lève et fait quelques mètres dans l’eau pour aller prélever un poisson dans le vivier. Le Soleil est haut dans le ciel et je sens mon estomac qui commence à crier famine maintenant que l’excitation est retombée.