Culture ésotérique Lecture d'été

EDENA

Le peuple Stern ce peuple invisible migrant d’une autre galaxie aux confins de la constellation Lyre

la suite CHAPITRE 6
Nous revenons régulièrement sur la visite aux Sterns que mon ami fréquente depuis de nombreuses années déjà. C’est lui qui m’apprend que leur vaisseau spatial est fait d’un alliage inconnu sur Terre et d’une résistance inconcevable pour notre technologie, malgré son manque d’opacité, ce qui lui a évité la destruction complète lors de son choc avec l’astéroïde. Quant au refus de tout contact avec les hommes, il est total et ne tolère aucune exception compte tenu du comportement de tous ceux qui, à un moment ou un autre, ont peuplé la planète. Le souvenir des ancêtres fuyant Stern sur le point de se détruire et l’explosion qui a suivi sont définitivement gravés dans les gènes de toute la colonie.

À l’occasion d’une conversation à bâton rompu, alors que je m’extasie une fois de plus sur la pureté de l’eau du lagon, Jean-Marc en vient à parler des algues tueuses dont la prolifération est particulièrement redoutable :

– Il y a un événement que je ne suis pas près d’oublier, me déclare-t-il, et ce d’autant moins qu’il ne remonte qu’à quelques années et que je le revois toujours avec la même intensité. C’est le milieu de la matinée et tout à coup je sens les pensées du grand dauphin, que je sais maintenant s’appeler Arian, chercher à pénétrer mon esprit. C’est très vague, mais au bout d’un moment je crois comprendre qu’il me demande de rejoindre la troupe car il y a quelque chose que je dois voir.

– Tu pratiquais déjà le voyage astral ?

– Bien sûr ! C’est un pouvoir qui m’a été donné peu après mon arrivée sur Edéna. Comme demandé, je rejoins les dauphins sur la plage. Arian envoie aussitôt dans ma tête des images de fonds marins et de rivages côtiers encombrés de végétaux sans que j’en comprenne le sens. Nos échanges étaient limités, je te le rappelle, et ces algues-là ne m’étaient pas connues. L’insistance du dauphin me laisse toutefois une impression d’urgence ou d’importance et je finis par saisir que la côte en question se situe en Mer du Nord. Il voudrait que je m’y rende. En astral ce déplacement ne demande que quelques instants et j’accepte. Peu après mon arrivée sur les lieux des dauphins me rejoignent. Ils sont plus petits que nos amis d’ici. Ils sont heureux de ma venue, mais je les sens très préoccupés. Ils me guident et nous nous trouvons rapidement devant un véritable mur d’algues dont la présence semble les paniquer au point qu’ils n’osent pas s’en approcher.

– Elles ont considérablement proliféré depuis, tu sais.

– C’est déjà leur prolifération qui doit effrayer les dauphins ce jour-là. Le mur végétal mesure plusieurs mètres et ne laisse qu’un espace assez restreint entre lui et le fond. Je m’approche et j’agrippe une algue avec l’intention de l’arracher. Elle résiste, mais c’est dû à mon état de corps astral qui ne peut accomplir aucun geste de ce type. Cette cochonnerie est gluante et son contact très désagréable. Je perçois en permanence la crainte qui retient les dauphins. Je me glisse sous la masse verte. Le fond est jonché de coquillages et de poissons morts. Tout est mort ! Puis les petits me rappellent. Ils veulent me montrer l’étendue des dégâts. C’est vert partout ! L’algue a envahi une grande partie des côtes de la Mer du Nord.

– En quoi pouvais-tu leur être utile ?

– C’est la question que je suis en train de me poser quand un nouveau dauphin arrive. Il est grand et bouscule quelque peu ses congénères pour m’approcher. Nous sommes remontés à la surface. L’arrivant caquette à toute vitesse. Je sens qu’il cherche à me dire quelque chose mais je ne le comprends évidemment pas et je lui demande de faire doucement. Il se calme et, dans ma tête, il me semble entendre le mot pierre. C’est bien pierre et il le répète à plusieurs reprises, mais je ne suis pas plus avancé car je ne vois pas la relation qui peut exister entre les algues tueuses et une pierre. Et puis lentement les choses se précisent. Il me décrit une nouvelle côte avec des masses rocheuses immergées dans une eau parfaitement claire. Je comprends qu’il faut transporter ces pierres jusqu’aux endroits pollués par l’algue. Elles sont une solution au problème. Le grand dauphin doit être content de moi car il me caresse le visage du bout de son rostre avant de s’en aller, suivi de tous ses frères. Je suis seul, mais j’ai maintenant en moi une sensation de danger imminent. Avant de retourner vers Edéna je longe encore la côte en direction de l’est. Il y a de moins en moins d’algues, mais elles proliféreront vite si rien n’est fait et je rencontre de plus en plus de cadavres de phoques. Et ce mot pierre qui m’obsède !

– Le danger est-il si grand ?

– Pas pour les peuples de la mer qui s’en sortiront toujours. Ils disposent de l’espace nécessaire à leur survie. De plus, ils pourront compter sur l’aide de nos amis extraterrestres. Le danger est pour les hommes.

– Ces pierres, finalement, tu as pu en savoir plus ?

– Avec les images que le dauphin avait imprimées dans ma tête, et surtout avec l’aide des Sterns, je n’ai eu aucune difficulté à découvrir l’endroit où elles vivent. Car elles vivent, Antoine. Les Sterns, qui avaient déjà été mis au courant par les dauphins, possédaient dans leur mémoire collective les informations indispensables. Sur la côte occidentale de l’Australie, il existe une baie isolée connue de nos jours sous le nom d’Hamelin Pool. Dans cette baie, il y a des roches qui fabriquent de l’oxygène depuis la naissance de la planète. Ce sont des stromatolithes. Créatures organiques durant leur existence, mélangées au sable dans lequel elles vivent, elles se transforment en pierres inertes en mourant. Elles ont besoin de soleil et de deux fois plus de sel que la normale pour se développer. Les stromatolithes morts ne sont plus que des rochers qui forment d’ailleurs de véritables massifs montagneux en certains endroits du continent australien. Ce sont des vestiges des plus vieux fossiles de notre globe et ils ont plus de trois milliards d’années. Dans la baie d’Hamelin Pool, la production d’oxygène des stromatolithes en activité nettoie le fond marin de toute végétation.

– Mais par là même de toute vie.

– La vie est seulement repoussée plus loin.

– Si je ne me trompe pas, les eaux de cette partie de l’Australie sont particulièrement chaudes et salées. Comment acclimater les stromatolithes dans les régions concernées par les algues tueuses ?

– C’est un des problèmes. Il faudra y consacrer du temps et passer sur beaucoup d’échecs !

– Alors ce n’est pas une bonne solution !

– Si, mais qui sera à mettre en œuvre dans un deuxième temps, pour empêcher les algues de se réinstaller, une fois éliminées. Leur destruction, elle, passe par un autre processus. Je devrais dire passait, car trop de temps s’est écoulé. Maintenant les algues sont trop bien implantées. Elles pourrissent, elles sentent mauvais, elles deviennent rouges et dangereuses, elles absorbent l’oxygène et détruisent le plancton et la petite faune marine.

– Quel est cet autre procédé ?

– L’injection d’un liquide sous pression. Dans le Parc national de Yellow Stone, aux Etats-Unis, il y a un geyser, l’Émeraude Springs, qui expédie à plusieurs dizaines de mètres de hauteur des eaux souterraines surchauffées et chargées de minéraux et d’organismes vivants malgré la température qui avoisine les cent degrés. C’est une de ces bactéries datant, elle aussi des premiers âges, le sulforobus, qui peut aider à la neutralisation des algues à condition d’injecter l’eau du geyser en profondeur dans les lieux contaminés.

– Et que faire maintenant que l’invasion est devenue trop importante ?

– Maintenant il ne reste malheureusement plus que le laser pour détruire tout ce qui peut l’être. Après, seulement, l’eau du geyser et les stromatolithes pourront être employés.

– Tu avais un moyen pour transmettre cette solution aux gens susceptibles de la mettre en application ?

– La suggestion.

– Des résultats ?

– Nuls ! Et ce n’est pas faute d’avoir essayé ! Tous ces personnages qui ont des compétences en matière d’intervention sur la nature sont totalement fermés, pour n’employer que ce mot trop tendre. Qu’il s’agisse des dirigeants des pays concernés, des scientifiques prétendument intéressés par le problème ou même des spécialistes de la mer, personne n’a l’esprit assez ouvert pour entendre. De toute façon, à bien y regarder, ils ont d’autres pôles d’intérêts que le sauvetage de leur environnement. Les Sterns m’avaient d’ailleurs prévenu sur ce point. Et, bien entendu, depuis ce temps, dès que le soleil réchauffe les eaux, les algues progressent. Peut-être que quelqu’un, un jour, accueillera dans un de ses rêves ces suggestions qui continuent de planer dans l’air et sera tenté d’y donner suite.

Ce récit de Jean-Marc, par-delà les regrets qu’il fait naître sur l’obscurantisme des hommes, ne fait qu’attiser mon désir de retourner vers le peuple stern si fascinant. Pour cela je dois toutefois attendre de pouvoir m’évader d’un corps que le séjour sur Edéna me montre de plus en plus comme un handicap. Patience.

Entre la lecture des ouvrages stockés dans la grotte, les entretiens avec Jean-Marc et les balades à aileron de dauphin, les jours défilent à vitesse record. Leur décompte a cessé de me tracasser car le temps n’a vraiment aucune importance ici. Ma seule préoccupation est désormais l’évolution de tout mon être vers des connaissances refusées à mes contemporains.

Mes capacités télépathiques limitées, il y a encore peu, aux contacts avec les dauphins, se développent rapidement en direction de Jean-Marc. Lui-même n’a plus guère de difficultés à pénétrer dans mes pensées et nous n’aurons bientôt plus besoin de la parole pour communiquer. Il s’entretient aussi, depuis ces derniers jours, avec nos mammifères marins préférés.

Mon arrivée sur l’île semble, en effet, avoir pas mal changé la donne. Jean-Marc a vu se développer de manière considérable ses possibilités télépathiques, probablement bloquées jusque-là par l’absence d’interlocuteur fonctionnant à l’identique. Il ne lui est toujours pas possible de nager comme un dauphin mais c’est sans importance puisqu’il peut nous suivre en abandonnant son corps physique.

À ce propos, il m’a prévenu, il y a déjà quelque temps, que la première sortie en astral, ainsi qu’il la nomme, me surprendra probablement au cours d’une séance de relaxation-reconstruction dans le bassin. C’est en effet de cette manière que les choses se sont passées pour lui.

– J’étais ici depuis à peu près quatre mois, m’a-t-il expliqué, quand je me suis retrouvé flottant à plusieurs mètres au-dessus du bassin. Je pouvais voir mon corps allongé dans l’eau et je te prie de croire que cela m’a flanqué une sacrée peur ! Je n’y comprenais goutte !

– Il est vrai qu’il y a trente ans ce genre d’évènement, d’ailleurs plutôt en rapport avec le passage de la vie à la mort, n’était pas encore diffusé dans le grand public.

– Exact, et j’ai paniqué un long moment !

– Est-ce que tu n’as pas eu de difficultés pour réintégrer ton corps ? La panique, c’est à ce stade-là qu’elle doit apparaître, non ?

– Non. C’est la vision de mon corps sans moi, qui m’a fait peur. Mais c’est la chose la plus fantastique que je connaisse maintenant ! Tu verras. Je ne t’en dis pas plus, le bonheur se ménage. Attention seulement à ne pas t’oublier dans l’eau.

Il n’avait pas voulu m’en dire plus, ce jour-là, et je pense justement à cette conversation alors que je me prélasse depuis une bonne quinzaine de minutes dans le bassin. Les cacatoès déambulent sur les rochers à la recherche de quelque chose à picorer. Pour une fois ils sont à peu près silencieux. La brise légère qui filtre au travers des cocotiers est saturée de tous les parfums des fleurs croisées en chemin. Je n’ai pas encore vu les lapins qui viennent pourtant assez régulièrement assister à mon bain. Ces quatre-là doivent parfois s’ennuyer d’être si peu nombreux. Dans son transat Jean-Marc lit tout en sifflotant.

Tout à coup, sans aucune transition, je peux embrasser la scène d’un seul regard. Je flotte à hauteur de la cime des cocotiers. Je crois bien que non informé je ne me serais pas senti très à l’aise dans cette position insolite. Mais là, c’est sublime, instantanément ! Jean-Marc, les cacatoès et les lapins qui arrivent, regardent tous dans ma direction. Non pas vers mon corps, allongé dans l’eau, mais vers ce je ne sais quoi de moi qui flotte en l’air. C’est incroyable ! Passe encore pour mon ami, du fait des liens télépathiques qui nous lient, mais les bestioles ?

Jean-Marc apporte la réponse :

– Elles aussi ont des dons télépathiques. Tous les animaux en ont, même hors de l’île. Je ne suis pas certain que les nôtres te voient, ils doivent seulement percevoir tes pensées, là-haut.

– Compris. Qu’est-ce que je fais, maintenant ?

– Laisse faire ton imagination. Fixe-toi un objectif.

J’ai envie de voir Edéna dans son ensemble alors je me propose comme but de monter assez haut pour cela. Le déplacement est si rapide que je suis arrivé à destination avant même d’avoir fini de penser. Je suis nettement au-dessus du sommet du piton. Je survole le couple d’aigles pêcheurs qui plane tranquillement. Qu’elle est belle notre île, palette de couleurs au milieu de ce bleu aux mille variantes qui s’étale à perte de vue ! Je cabriole, comme lors de ma première balade en eau profonde avec les dauphins. Je suis quelqu’un d’autre, je suis un aigle parmi les aigles, comme j’étais un dauphin parmi les dauphins. C’est un sentiment incomparable ! Je me sens habité par une sensation de vigueur inouïe.

En bas, le lagon fait une tache plus claire qui attire mon regard et je plonge vers lui avec délices. Malgré l’immatérialité qui me caractérise en cet instant, je provoque des éclaboussures en crevant la surface. Les poissons s’écartent. Les perceptions me surprennent. J’ai laissé mon emballage physique dans le bassin et pourtant je ressens les effets de mon environnement comme si j’étais toujours entier. L’eau est tiède, la faune est solide au contact et je vois comme avec mes yeux. Par contre, je n’ai pas l’impression que la respiration ait une quelconque raison d’être dans mon nouvel état. Ce corps-là n’a pas besoin d’appareil respiratoire. À quoi bon d’ailleurs ? C’est grisant !

J’abandonne le lagon et retourne survoler la clairière. Les regards se lèvent à mon arrivée. Jean-Marc questionne :

– Satisfait ? Comment te sens-tu ?

– Aux anges ! C’est extraordinaire ! Mais tu sais déjà. Il ne me reste plus qu’à retourner dans mon corps pour compléter cette expérience. Il y a une façon de procéder ?

– Contente-toi de penser que tu le réintègres.

Je m’exécute et avec un léger soubresaut l’enveloppe charnelle en question me récupère. J’ai des courbatures dans tout le corps. Jean-Marc a posé son livre et attend manifestement mes questions.

– Est-ce que les courbatures que je ressens maintenant ont un rapport avec la sortie que je viens d’effectuer ?

– Oui, mais elles s’atténueront au fur et à mesure des libérations et un jour elles disparaîtront totalement.

– Je les supporterais d’ailleurs sans rechigner, si ce n’était pas le cas. Ce personnage qui s’échappe de mon corps, il est comment ? Ou plutôt, il est quoi ?

– C’est ton corps astral, celui de tes corps invisibles qui est le plus proche du corps charnel. Il garde une certaine consistance et c’est ce qui explique les sensations physiques ressenties : le froid, le chaud, les chocs, etc. Mais ce que tu n’as pas encore pu vraiment constater, faute d’usage, c’est que ce corps permet aussi d’éprouver tous les types de sentiments. Tu auras peur, envie de rire ou de pleurer, tu ressentiras de la compassion ou de la rage, du plaisir et du chagrin, comme un homme que tu es. Une autre question ?

– Pourquoi ne faut-il pas que j’oublie mon corps dans l’eau ? En partie allongé sur le sable du bassin il ne risque pas la noyade.

– C’est tout simplement parce qu’un trop long séjour dans l’eau a un effet désastreux sur la peau qui se ramollit et se plisse. Imagine le résultat si tu l’abandonnes plusieurs heures !

– Je vois. Il vaut mieux s’en évader allongé dans un transat ou sur les fourrures.

– Voilà !

Tout au long des jours qui suivent cette discussion j’apprends à m’extraire volontairement de mon enveloppe charnelle et à m’éloigner progressivement d’Edéna. Le transat que nous avions sorti de la grotte pour moi, dès le lendemain de mon arrivée, est ainsi fréquemment mis à contribution.

Les courbatures disparaissent et la facilité avec laquelle je m’éloigne de mon corps me déconcerte encore parfois. Je joue avec les dauphins dans cet état de dédoublement ce qui les soulage de mon poids et nous permet d’utiliser à fond leur vitesse de pointe. Le contact télépathique avec eux n’est en rien modifié.

Entre Jean-Marc et moi les entretiens sont désormais possibles quelle que soit notre forme. Nous pouvons bavarder sans utiliser la parole, d’homme à homme, de corps astral à corps astral ou d’homme à corps astral.

Lorsque nous avons besoin de nous distraire, l’un de nous envoie un appel en direction de l’océan et il est bien rare que les dauphins n’arrivent pas dans les heures qui suivent, même s’ils ne sont pas toujours à proximité. Depuis que Jean-Marc s’est à son tour entièrement ouvert à leur mental, nos copains ne retiennent plus leur joie et ne manquent aucune occasion de le dire et de réclamer sa présence dans les jeux.

C’est au retour d’une escapade avec Arian, Far et leurs compagnes respectives, que le désir me prend de questionner Jean-Marc sur l’efficacité du travail de « détective astral » :

– Est-ce que tu as toujours une réponse claire lorsque tu t’introduis dans un événement qui est resté entouré de mystère ?

– Pas toujours. Il arrive même qu’il n’y ait pas de réponse du tout.

– S’il est possible de se rendre sur un fait, au moment même où il se produit, pourquoi n’y a-t-il pas de réponse précise ?

– Certains épisodes se clarifient, d’autres non. Ceux qui s’éclairent ne se livrent pas non plus toujours entièrement. Il ne nous est tout simplement pas permis de tout savoir sur tout et il y a quelque part des filtres qui ne laissent passer que le nécessaire.

– Le nécessaire à quoi, Jean-Marc ?

– À notre information ou plutôt à notre initiation. Dans le passé comme dans l’avenir, des fenêtres s’ouvrent, s’entrouvrent ou restent délibérément fermées sans qu’il soit possible d’y changer quelque chose.

– Notre présence sur Edéna devrait lever tous ces blocages, non ?

– Ce n’est pas le cas. Certains événements doivent garder leurs secrets jusqu’à ce que nous soyons en mesure d’en assimiler toute la portée. La réponse, lorsque j’ai posé la question à Aldoban, a été sans équivoque : tout ne peut pas nous être révélé car notre cerveau pourrait ne pas en ressortir sans dommages.

– Peut-être aussi que certains épisodes ne sont pas assez importants pour s’inscrire dans la mémoire universelle ?

– La mémoire universelle ne laisse rien échapper ! Mais pour nous il est probable que les événements, revécus ainsi, se déroulent à un rythme différent et qu’il n’est possible d’en accrocher que des morceaux épars. De toute façon c’est mieux que rien, tu verras.

– Tu me racontes une de ces expériences ? Est-ce que tu sais ce qui est arrivé en Russie en 1908 ?

– De quoi mettre en ébullition tous les anti-extraterrestres de la planète !

– Un vaisseau spatial ?

– Un accident de vaisseau spatial, oui. C’est une explosion de gaz inerte qui a dévasté la forêt russe. Le vaisseau venait d’ailleurs et il a implosé accidentellement au contact de l’atmosphère. Cela a provoqué un énorme cratère au point d’impact de la déflagration avec le sol. Les occupants du vaisseau appartenaient à notre galaxie et cette mort a laissé et laisse encore, malgré le temps passé, beaucoup de regrets chez les invisibles. Ce sont des êtres qui nous ressemblent. Ils viennent d’un monde éclairé par un Soleil très grand, très blanc, comme un diamant et plus jeune que le nôtre. Il y a deux Lunes autour de leur planète. Ils se déplacent à la vitesse de la lumière.

– Sont-ils de la même race que ceux qui utilisent Edéna comme base ?

– Non.

– Autre chose à me proposer ? Est-ce que…

Je ne parviens pas à terminer ma question et nous tendons l’oreille avec une parfaite simultanéité. C’est instinctif puisqu’en réalité les choses se passent dans notre tête. C’est Arian qui se manifeste :

– Bonjour, les amis. Seriez-vous partants pour faire une petite visite à Berryl ?

– Qui est Berryl ?

– Un baleineau. Jean-Marc sait, il a assisté à sa naissance il y a deux ans. Il te racontera.

– C’est pour quand ? demande alors mon ami. Aujourd’hui encore ?

– Ce soir, dans l’océan Atlantique, au même endroit qu’il y a deux ans, enfin à peu près. Far est déjà là-bas et il vous attend. Vous y allez ?

– Nous y allons, évidemment !

C’est moi qui réponds. Je n’ai pas envie de manquer un événement qui semble d’importance car je sens l’émotion qui habite l’esprit de mes deux amis. Je regarde Jean-Marc qui me donne son accord d’un hochement de tête.

– Vous ne devriez pas avoir de mal à contacter l’esprit de notre frère lorsque vous approcherez du lieu de rendez-vous. Bonne route.

J’ai comme l’impression que je vais apprendre un tas de nouvelles choses sur ces « Grands Anciens » dont il a déjà été question à plusieurs reprises. Ce peuple intelligent que les hommes massacrent encore avec tant de détermination retient de plus en plus mon attention et la perspective d’un contact direct me met dans un état proche de l’excitation. Mais, si j’en crois Arian, Jean-Marc a déjà assisté à une naissance et je demande des explications :

– Parle-moi de cet être que tu as vu naître, il y a deux ans.

– En réalité je n’ai pas vu naître Berryl qui avait déjà deux heures de vie lorsque j’ai fait sa connaissance. Une naissance de baleineau est généralement assez banale dans les eaux du globe, mais celle-ci était différente et suffisamment importante pour que l’information en soit diffusée dans toutes les directions. Il était blanc, comme sa mère.

– Qu’est-ce que cela avait de si étonnant ?

– Le blanc, Antoine. Berryl était blanc.

– Une baleine albinos n’a rien de bien surprenant. Le phénomène se produit dans toutes les espèces.

– Cela n’a rien à voir avec cette anomalie. Les baleines blanches formaient un groupe particulier parmi les cétacés avant leur extermination presque totale. C’était le groupe le moins nombreux et par conséquent le plus vulnérable. Sa disparition était considérée comme inéluctable puisqu’il n’y avait plus qu’un unique spécimen à s’ébattre dans les océans. Voilà pourquoi la naissance de Berryl était importante ! Voilà pourquoi l’information avait parcouru l’onde et pourquoi nos amis m’avaient piloté jusque sur les lieux ! L’union entre la mère, une baleine blanche, et un grand mâle gris avait donné naissance à un baleineau blanc, montrant que la nature était capable de remettre une race sur les rails.

– Cette disparition était à imputer aux hommes, évidemment ?

– Malheureusement ! Plus particulièrement aux nations qui n’ont pas renoncé à une pêche fratricide et qui devront un jour en payer les conséquences, physiquement !

– Les dauphins m’ont effectivement dit que les baleines avaient cette possibilité.

– Ce sont surtout les orques qui agissent pour elles. Mais tenons-nous en à la naissance de Berryl. Lorsque je l’ai vu, deux heures après sa venue au monde, il mesurait près de huit mètres. Tu peux imaginer ça ? Maintenant il doit bien en faire quinze, sinon plus, et être impressionnant. Je serai heureux de le revoir et il me reconnaîtra sûrement. Je suis certainement le seul humain avec qui il a jamais eu de contact.

– Tu avais pu l’approcher de près ?

– Les dauphins m’avaient déposé sur son dos et j’entendais battre son cœur. Je ne devais pas le gêner beaucoup par mon poids, un corps astral ne pèse guère. Il nageait à côté de sa mère qui me regardait sans aucune appréhension. Nous étions encadrés par deux autres femelles. Jamais je ne pourrai oublier ces minutes-là ! L’eau était froide et de temps en temps, au-dessus de nous, je distinguais les silhouettes énormes et impressionnantes des autres membres du groupe qui montaient la garde et tournaient inlassablement, eux-mêmes encadrés par les orques, soldats redoutables au service d’un peuple pacifique. Je crois que je ne me serais pas senti très à l’aise, à l’époque et malgré mon état, si nous n’avions été une quinzaine de mètres au-dessous d’eux.

– Est-ce que tu as revu la mère et le fils depuis ?

– Non. Personne ne m’a dit où ils se trouvaient ni demandé de les rejoindre. Ils sont totalement protégés et probablement difficiles à approcher, même pour les autres baleines. Ils sont précieux et les risques sont grands. Il faut les mettre à l’abri des hommes, bien sûr, mais aussi de certains des leurs, la pollution arrivant à rendre fous des compagnons de tous les jours. Je te l’ai dit, Antoine, les orques ont pour fonction principale de défendre le peuple des baleines contre toute agression, d’où qu’elle vienne. Eh bien, il arrive qu’un de ces soldats perde la boule ! Il s’attaque alors à tout ce qui bouge et même à ceux qu’il doit protéger. Là aussi, c’est l’homme qui est responsable. C’est lui qui en fait des fauves en détraquant les écosystèmes.

– Ce long silence explique donc l’émotion que j’ai pu ressentir chez toi lorsque Arian a fait sa proposition ?

– J’ai souvent pensé à Berryl et à sa mère depuis deux ans, sans jamais oser rompre le silence et le secret dont le reste de l’espèce les a entourés.

– Pourquoi pas une petite visite en astral ? Cela ne pouvait pas les mettre en danger.

– Détrompe-toi ! Le plus petit déplacement, la moindre parole, a des incidences dont il est impossible d’estimer toutes les conséquences. En tout cas je suis heureux et je n’ai pas l’intention de me poser des questions sur le pourquoi de ce revirement.

Le Soleil est proche de l’horizon lorsque Jean-Marc donne le signal du départ. Nous abandonnons nos enveloppes charnelles dans les transats pour nous propulser à la vitesse de la pensée, côte à côte, au ras des flots. La température est plutôt fraîche, mais elle se radoucit lorsque nous arrivons dans l’hémisphère Nord avant de chuter à nouveau lorsque Jean-Marc monte vers des eaux plus froides de l’Atlantique, à l’écart du Gulf Stream.

Il avait bien estimé notre destination puisque Far se manifeste sans que nous ayons à le rechercher :

– Bravo les amis, vous n’êtes pas loin. Vous n’allez pas tarder à apercevoir le groupe de baleines et d’orques qui nagent autour de Berryl et de sa maman. Nous sommes avec eux.

Quelques instants plus tard nous rejoignons le groupe en question composé d’une bonne trentaine d’individus. Au milieu, six dauphins gambadent joyeusement autour des deux baleines blanches. En réalité les dauphins jouent à saute-mouton avec Berryl dans un espace laissé libre par les autres cétacés !

– Comme il a grandi ! s’exclame Jean-Marc avant de se laisser tomber dans l’eau.

Je le suis et dans le même temps les deux blanches et leurs petits compagnons plongent. Berryl a sans doute beaucoup grandi depuis deux ans, mais il est encore loin d’atteindre la taille de sa mère qui me semble gigantesque. Maintenant je me retrouve nez à nez avec le jeune cétacé qui s’avance à me toucher. Je m’accroche à ses fanons. Il ferme la bouche sur mes doigts et plonge un peu plus en m’entraînant avec lui. Les dauphins et Jean-Marc accompagnent le mouvement. Tout ce petit monde rit de bon cœur et du coin de l’œil je vois la maman qui nous suit du regard. Berryl secoue la tête et je suis projeté contre Far qui me renvoie vers le haut. Le baleineau se positionne sous sa mère et s’immobilise.

– Ma parole mais il tète ! fait Jean-Marc, surpris. Regardez-moi ce gourmand qui tète encore sa mère alors qu’il devrait déjà vivre sa vie !

– C’est encore un jeu, remarque un des dauphins, voyez son œil malicieux.

– Regardez sa maman, fait un autre, elle aussi semble beaucoup s’amuser du comportement de Berryl.

Je m’approche de la grande baleine. Elle bouge légèrement et je me retrouve allongé sur sa nageoire gauche, la tête à proximité d’un œil bleu immense qui me fixe avec compréhension et une infinie tendresse. Je suis si bouleversé que je ne réalise pas tout de suite qu’elle me parle :

– Tu es bien comme les petits ont su te décrire, ami Antoine. Jean-Marc et toi formez une équipe digne de notre amitié et vous serez toujours les bienvenus. J’ai quelque chose d’important à vous annoncer et c’est la raison pour laquelle les dauphins vous ont appelés.

Jean-Marc s’est approché et tous les dauphins sont maintenant autour de nous. Tout le monde est silencieux. Berryl continue de téter. L’œil de la grande baleine se fait encore plus tendre lorsqu’elle s’exprime :

– Je vais avoir un autre bébé, un frère ou une sœur pour Berryl.

– Alors c’est une autre chance pour les blanches ? demande Jean-Marc.

– Je l’espère si fort qu’il ne peut pas en être autrement. Voulez-vous revenir ici dans deux semaines ?

– Sans aucun doute, poursuit mon ami. C’est trop de bonheur et cette fois je n’arriverai pas avec deux heures de retard. Quand faut-il revenir exactement ?

– Dans quatorze nuits.

– Moi, je reste dans le secteur, reprend Far qui passe derrière moi et d’un coup de son rostre me fait glisser de l’immense nageoire.

Je bascule et, dans le mouvement, je tombe dans la bouche de Berryl qui a abandonné sa mamelle et me bloque derrière ses fanons. Il me souffle dessus de l’air tout chaud qui sent le lait. Son cœur cogne si fort que j’ai l’impression d’être à l’intérieur d’un clocher pendant que le gros bourdon bat son plein. C’est assez pénible. Au travers des barreaux de ma gentille prison, je vois Jean-Marc et toute la bande des petits qui s’amusent de ma situation. Puis Berryl me libère et Jean-Marc me propose de repartir pour Edéna tandis que le baleineau et sa maman remontent à la surface.

Quelques instants plus tard nous filons plein sud. Les regrets de ces adieux sans formalités ont été allégés par la perspective d’un retour sous quinzaine. J’accompagne mon guide sans trop faire attention au parcours qu’il emprunte et je suis surpris par un arrêt brutal face à une immense falaise crayeuse bordant un continent dont le sol est totalement aride.

– Que fais-tu ?

– Je veux te montrer quelque chose avant de rentrer.

– Je ne vois qu’une falaise blanche et nue, éclairée par la Lune.

– Le spectacle est derrière la falaise.

Ce disant Jean-Marc plonge dans l’océan à quelques mètres de la muraille de craie et je me précipite derrière lui. Loin sous la surface apparaît une ouverture dans laquelle il s’engouffre sans hésitation avant de donner un coup de rein pour remonter. Nous émergeons dans une vaste grotte éclairée d’une lumière diffuse qui ressemble à celle de la Lune au-dehors, mais teintée de bleu. Les parois sont toutes blanches.

– Où sommes-nous ?

– Regarde autour de toi, me répond mon ami.

Des squelettes ! Voilà ce que je peux voir de tous côtés. Des squelettes et rien que des squelettes !

– Ma parole, mais c’est un vrai cimetière que tu me fais visiter là ! C’est un cimetière de dauphins ? C’est là qu’ils viennent finir leurs jours ?

– Ceux qui le peuvent, en tout cas.

Je vois aussi des perles qui jonchent le sable et j’en ramasse quelques-unes avant de les remettre en place. Elles sont inutiles sur Edéna.

De retour dans mon corps, allongé dans le transat, je reste de longues minutes silencieux, incapable de me séparer complètement de ces peuples de la mer qui se révèlent de jour en jour plus fascinants.